Une chronique pour Moteur de recherche dans laquelle je questionne l’injonction à porter certains vêtements et couleurs, selon le genre.
Le 23 août dernier, l’humoriste Bianca Longpré, alias Mère ordinaire, publie une vidéo sur sa page Facebook. Cumulant près de 800k vues, celle-ci a fait énormément réagir. On y voit son fils Billy, 5 ans, avec une robe, vêtement qu’il portera pour sa première journée à l’école.
Une avalanche de commentaires a suivi; beaucoup de positif… mais aussi de négatif. Par exemple, ceci: « Franchement! Faut pas faire exprès quand même; la virilité, c’est un devoir de parent de montrer aux enfants c’est quoi un gars et une fille. Y’a toujours bien des limites! ».* En montrant sa jolie robe aux teintes pastel (et rose!), cet enfant déstabilise un ordre bien établi. Dans un monde qui suit les normes genrées, on sait bien qu’une fillette porte une robe. Et qu’un garçon porte des pantalons. Mais… pourquoi donc? Qui a décidé de ça?
Le monde et les temps changent…
La question nous amène à revoir tout un pan de l’histoire et à chercher des exemples dans d’autres cultures. Car le port du vêtement, c’est avant tout une construction culturelle et sociale. Prenons l’exemple des Romains. La toge – sorte de robe – était d’abord unisexe. Elle a ensuite revêtu des significations particulières, selon les étapes de la vie ou les rangs sociaux. Par exemple, lorsqu’un adolescent passait à l’âge adulte, on lui remettait une toga virilis (toge virile). D’autres exemples existent. Le port du kilt écossais, les hakamas japonais, les caftans, la dishdasha ou, encore, les sarongs indonésiens. Dans plusieurs cultures non occidentales, la jupe ou la robe se portent au quotidien par des hommes.
Mais il n’y a pas que le vêtement qui est connoté; les couleurs le sont aussi. Prenez les gender reveal party, ces « fêtes de révélation du genre » qui pullulent sur les plateformes sociales. Dans ces vidéos, à l’aide de ballons ou de gâteaux remplis de bonbons colorés, on révèle le sexe de l’enfant à naître. Selon la couleur qui apparaît, soit le bleu ou le rose, ce sera un garçon ou une fille. Ces codes colorés, on les connaît par cœur. On les associe automatiquement, soit au genre féminin ou au genre masculin. Ceci demeure toutefois dans les limites de notre société occidentale et particulièrement nord-américaine. Mais il faut savoir que ces conceptions sont assez récentes dans l’histoire du marketing dit genré.
Des couleurs et vêtements selon le genre
Il faut remonter en 1918 pour voir les traces des premières recommandations de couleur pour les garçons et les filles. Ce sont les suggestions du magazine Earnshaw qui dit : « La règle générale est: rose pour les garçons, bleu pour les filles. […] Le rose, plus prononcé et plus fort, convient mieux aux garçons. Le bleu, plus délicat et mignon, est plus joli pour les filles.» Bref, c’est le contraire complet de nos références actuelles. Pensons aussi à ce sondage de 1927, dans le Time Magazine, qui démontre que, chez le public, la couleur rose est largement associée aux garçons.
Le consensus, chez plusieurs chercheurs et chercheuses dont Jo. B. Paoletti, autrice de Pink and Blue: Telling the Boys from the Girls in America (2012) et spécialiste de l’histoire du textile et des vêtements, est qu’au départ, tous les enfants portent du blanc. Plus précisément des petites tuniques – sorte de robes – jusqu’à l’âge de 6 ans environ. Et ce, peu importe le genre. Les vêtements blancs, plutôt neutres, servent à jouer. Cette couleur est simplement plus facile à nettoyer et, surtout, à javelliser. Tandis que le rose et le bleu sont difficiles à entretenir et perdent rapidement de l’éclat.
L’histoire de l’art nous renseigne aussi sur les codes vestimentaires, selon les époques. Les portraits sont, en quelque sorte, d’anciens égoportraits (selfies). Pendant longtemps, seuls les nobles ont les moyens de payer ces portraits. Ce sont aussi eux qui peuvent se permettre de suivre les différents modes. À ce sujet, CNN a questionné Valérie Steele, directrice du musée de la Fashion Institute of Technology à New York. Elle rapporte que de nombreuses représentations d’enfants de classe bourgeoise démontrent que des couleurs comme le rose ou le rouge et le bleu sont utilisées chez les garçons autant que chez les filles.
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Choix vestimentaires: culture ou… marketing?
Selon Jo B. Paoletti, la question qu’on doit se poser est plutôt la suivante : que s’est-il passé pour qu’il y ait disparition des vêtements neutres ? Ces modes ont été effacées, au profit de tissus aux codes de couleur précis.
Pour la petite histoire, c’est après la Deuxième Guerre mondiale que s’effectue un changement drastique. Le retour à la vie « normale » s’impose et les compagnies veulent relancer l’économie. Les femmes – sur le marché du travail pour remplacer la main-d’œuvre masculine – retournent à la maison. Pour les encourager à le faire, on propose alors de rutilants produits ménagers pour un aménagement intérieur coquet et… rose. Sans oublier les produits pour le corps, également proposés dans ces teintes. On féminise le rose, le rendant attrayant pour les femmes. D’ailleurs, la taxe rose, ça vous dit quelque chose?
Si cette couleur semble attirer les petites filles de façon innée, c’est plutôt parce qu’on a décidé qu’elle était associée aux fillettes. Dans une étude de 2010, nommée par Gina Rippon dans son livre Gender and Our Brains : How New Neuroscience Explodes the Myths of the Male and Female Minds (2019), on constate que les enfants ont une tendance naturelle à sélectionner une couleur vibrante et vivante. Comme le rouge, par exemple. Celle-ci n’a de connotation genrée particulière; elle est simplement attirante pour un regard d’enfant – fille ou garçon.
La robe de la discorde
Revenons à la robe de Billy. Selon des codes vestimentaires précis et accepté en société (et martelé par de nombreuses marques), la féminité y est intimement liée. Les robes, les jupes, les souliers à talons hauts, le maquillage, les cheveux longs et la couleur rose sont réservés aux filles. Et, du côté masculin, ce sont les pantalons, les souliers plats, les cravates, la barbe ou la moustache, les cheveux courts et les couleurs plus neutres. Comme le bleu.
Il n’y a pas que le petit Billy qui a causé tout un émoi en portant une robe. L’acteur Billy Porter s’est affiché à plusieurs reprises en jupe ou en robe. Son fameux tuxedo, porté aux Oscar 2019, se termine en une somptueuse robe à crinoline et a beaucoup fait jaser. Porter pose volontairement la question suivante: Qu’est-ce que la masculinité? Pourquoi ne pourrait-elle pas être représentée par un homme en robe?
Selon Christine Bard, autrice de Ce que soulève la jupe (Éditions Autrement, 2015) et Une histoire politique du pantalon (Éditions Points, 2014), «une femme dont le comportement ou l’aspect se rapproche de celui d’un homme s’élève socialement. Alors qu’à l’inverse, un homme qui arbore des tenues dites féminines sera rabaissé au genre inférieur». Il devient alors objet plutôt que sujet. Pour Porter, le port de la robe ou la jupe est avant tout de l’art politique. Car oui, le vêtement sert aussi à passer un message.
Si le petit garçon de Bianca Longpré n’est peut-être pas conscient du remue-ménage qu’il crée avec sa robe, son geste demeure, et particulièrement celui de sa mère qui l’encourage, éminemment politique. Il permet, à sa façon, de doucement changer les choses. Ultimement, porter une robe ou un pantalon ne devrait pas être une question de genre.C’est plutôt une façon de s’exprimer comme une autre pour exposer sa personnalité. Rappelons-nous une fois de plus que les codes vestimentaires ont évolué, qu’ils changent et changeront encore dans l’avenir. Dans une ère pandémique, le fait qu’un jeune garçon porte une robe – alors qu’il est en santé, heureux, souriant et aimé – ça devrait être le dernier de nos soucis.
*Commentaire Facebook sous la publication publique de Mère ordinaire
Photo de une: Sharon McCutcheon via Unsplash
