chambre à part couple

Est-ce que faire chambre à part, c’est la mort du couple?

Avez-vous déjà entendu parler de sleep divorce? C’est l’expression utilisée en anglais pour désigner la séparation qui s’effectue quand deux personnes décident de faire chambre à part. Synonyme de rupture et de point de non-retour, le mot divorce donne ici une connotation plutôt péjorative. Pourtant, de nombreuses personnes dorment chacun.e de son côté. Malgré tout, il flotte comme un relent d’échec lorsque des gens qui s’aiment n’arrivent plus à partager le lit conjugal. Pourquoi donc? Explications. 

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Une puissante symbolique

Vous avez certainement déjà vu des articles de magazines qui décortiquent les diverses positions de votre couple pendant la nuit. En font état ces papiers qui datent de 2021, donc très récents, glânés dans Cosmopolitan, Sélection Reader’s Digest et Neon Magazine. Les titres sont parlants : La position pour dormir en couple en dit long sur vous, Dormir en couple: 8 positions qui en disent long sur votre relation et Ce que votre position pour dormir dit de votre couple. La symbolique du lit conjugal est si forte, qu’on lit les couettes comme un jeu de tarot. 

Selon le sociologue français Jean-Claude Kaufmann, auteur de l’essai Un lit pour deux : la tendre guerre (Éditions Lattès, 2015), qui analyse le couple hétérosexuel depuis de nombreuses années, le lit est LE symbole de la vie de couple, bien qu’il y  ait toujours eu des configurations différentes dans les chambres à coucher. Et, selon lui, cette équation se fait depuis le Moyen-Âge. On doit d’ailleurs se rappeler que c’est en 1181 que le mariage devient un sacrement, ce qui oblige les couples chrétiens à vivre dans une « alliance matrimoniale ». Le lit a aussi une charge émotionnelle plus forte à travers l’histoire. En effet, on y naît, on y vit, on y procrée et on y meurt. Ce qui n’est plus nécessairement le cas aujourd’hui. 

Un effet sur l’imaginaire collectif

Il y a également la notion de chambre nuptiale qui se mélange à tout ça. Dans Au seuil de l’intimité conjugale : la chambre nuptiale à la Belle Époque, Aïcha Salmon, doctorante en histoire, explique qu’il y a tout un rituel entourant le lieu où se déroule la première nuit dues jeunes mariés. La chambre nuptiale accueille les premiers ébats tandis que la chambre conjugale voit la vie quotidienne. On associe la première à la transition vers la vie maritale et la perte de la virginité (pour la femme). C’est un espace sacré. L’autrice explique qu’elle prend une grande importance dans l’imaginaire collectif. Cela aura une influence majeure sur la façon de représenter l’engagement du couple. Salmon rappelle toutefois que c’est un modèle bourgeois qui devient la norme. En effet, bien des familles des classes ouvrières vivent dans des logements à une seule pièce. Ceci est important pour comprendre que, même si l’injonction à créer un espace conjugal intime et symbolique est présente depuis longtemps, il y a toujours des couples qui s’en sont détachés. Que ce soit pour des raisons d’espace et de moyens (trop ou pas assez) et, au final, de classe sociale. D’ailleurs, le sociologue Jean-Claude Kaufmann va dans le même sens en spécifiant que les couples ont toujours remis en question l’injonction à devoir partager leur couche. 

Encore tabou

Le lit du couple est, en quelque sorte, la figure idéalisée d’une perpétuelle nuit de noces. Il est donc plus facile de comprendre d’où vient cette gêne et cette honte associées au fait d’avouer que l’on fait chambre à part. On à tendance à croire que le couple qui se laisse au moment du sommeil est inévitablement sur la voie de la séparation. C’est, qu’on le veuille ou non, l’idée d’une rupture dans la normalité qui fait peur. 

Avec un processus scientifiquement rigoureux sur Facebook (#not), j’ai posé la question qui nous préoccupe, soit : faire chambre à part, est-ce la mort du couple? J’ai reçu près de 75 réponses sur le statut en question et la majorité disait que non, pas du tout. Au contraire, les répondant.e.s semblent dire que c’est, soit une nécessité, soit une bénédiction. Mais ce qui a été le plus intéressant, ce sont les gens qui m’ont écrit en privé. Ces personnes ont pris le temps de me dire que la lecture des commentaires sous mon statut les a grandement soulagées de savoir qu’ielles ne sont pas seul.es. Ce qui démontre qu’il y a encore un tabou et des jugements associés à cela. Pourtant, si on se penche sur les raisons évoquées pour faire chambre à part, elles sont non seulement nombreuses, mais elles sont également très compréhensibles. 

Se séparer… pour mieux dormir

On le sait, le sommeil est précieux. Grâce à lui, notre corps et notre cerveau prennent une pause bien méritée et ça permet de recharger nos batteries. Une bonne nuit de sommeil permet d’avoir une meilleure concentration et améliore la productivité, en plus d’augmenter l’intelligence émotionnelle et sociale. Ainsi, bien des gens font le choix d’adopter la chambre à part pour rehausser la qualité du sommeil. Celui-ci peut être diminué par les ronflements du conjoint ou de la conjointe ou par l’un.e des deux qui souffrent d’apnée du sommeil. De plus, les horaires de repos ne sont pas toujours les mêmes d’une personne à l’autre. Si l’un.e se réveille à 5h du matin et l’autre à 11h ou, encore, que l’heure du coucher de l’un.e est plutôt vers minuit tandis que l’autre cogne des clous dès 20h, il y a un important décalage. Aussi, si vous êtes un.e grand.e lecteur.trice dans la vie et que votre plaisir est de dévorer un livre en vous transportant tranquillement vers le dodo, votre douce moitié risque d’avoir une lumière directement dans le visage. 

Il y a aussi la gestion de l’espace et du mouvement dans le lit. On ne dort pas tous.tes de la même façon; certain.e.s bougent énormément, d’autres pas du tout, plusieurs tournent sur eux-mêmes ou elles-mêmes, d’autres encore ont la bougeotte (si on a le SJSR ou syndrome des jambes sans repos, par exemple). Sans oublier les gens qui ont le sommeil léger et qui se réveillent aux moindres bruits. Bref, les motifs pour faire un “divorce du sommeil”, si l’on reprend l’expression américaine, sont souvent liés à une volonté de mieux dormir et réussir à avoir un repos complet et satisfaisant. 

À lire également : Biologiquement, comment explique-t-on l’attirance sexuelle?

Mon lit, ton lit

L’idée du couple à la dérive parce qu’il ne dort plus dans le même lit est définitivement à enrayer. Parce que c’est faux. Au contraire, il semble que de plus en plus de couples font chambre à part pour, justement, améliorer la relation et, dans certains cas, la solidifier. Selon le New York Times, on constate même que cette séparation se fait chez les couples qui vont bien et qui ont de bonnes capacités de communication. Mieux encore; plus les couples sont solides, plus ils sont à l’aise avec l’idée de dormir séparés. Le dodo à part est bénéfique sous plusieurs aspects. Que ce soit pour retrouver le désir, s’ennuyer de l’autre et/ou ramener l’excitation des débuts. Cela peut aussi servir à retrouver du temps pour soi, prendre une pause des enfants si l’autre s’en occupe au réveil, etc. 

@dr.karanr

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♬ Home – Edith Whiskers

On constate aussi qu’il y a eu une hausse de cette habitude pendant la pandémie. Pas étonnant quand on sait que beaucoup de conjoint.e.s ont été 24h sur 24 ensemble pendant de longs mois. C’est d’ailleurs en pleine pandémie que, sur TikTok, un médecin britannique a mis en ligne une vidéo intitulée Sleep Divorce dans laquelle il dit : You Should Always Sleep Alone (Vous devriez toujours dormir seul.e). Il accompagne son conseil de plusieurs faits scientifiques pourquoi dormir en solo est la meilleure façon d’avoir un bon sommeil. La vidéo recueille plus de 700K vues. e, près de 3000 commentaires, dont plusieurs de gens qui le remercient d’amener des arguments positifs face à ce sujet. 

Des privilèges et d’autres réalités

Il ne faut toutefois pas oublier que le choix de faire chambre à part peut aussi être un privilège. Avec les prix des logements actuellement, ce n’est pas tout le monde qui peut avoir deux pièces séparées pour dormir. On fait beaucoup référence au couple composé de deux personnes, mais qu’en est-il des polyamoureux.ses? Des couples ouverts? Et toute autre configuration amoureuse et/ou sexuelle? Et les célibataires qui aimeraient pouvoir se lover près de l’être aimé? Ou qui que ce soit qui amène un peu de douceur au sommeil? 

D’ailleurs, la co-autrice de l’essai Libérer la culotte (Éditions du Remue-Ménage, 2021), Geneviève Morand, propose que l’on normalise le dodo collé… avec des ami.e.s! Parce que tout n’a pas besoin d’être sexuel. On peut vouloir faire la cuillère, simplement parce que c’est rassurant et doux. Certaines personnes ne souhaitent pas dormir seules pour différentes raisons. Ça peut être parce qu’on vit avec un trouble de stress post-traumatique ou des traumatismes divers. Par qu’on a besoin de réconfort ou, tout bonnement parce qu’on aime dormir avec quelqu’un.e. N’oublions pas non plus les aîné.e.s. Dans les CHSLD, par exemple, ielles sont souvent considéré.e.s comme n’ayant aucune vie intime et sexuelle. Conséquemment, ielles ont rarement accès à des espaces adaptés pour pouvoir dormir à deux. 

You do you

En somme, la meilleure configuration de sommeil, c’est celle qui vous convient et convient à votre conjoint.e. Mettons de côté les préjugés sur le couple qui bat de l’aile parce qu’il effectue un divorce du sommeil; on voit bien qu’il y a plus de chances que cette action soit prise pour le faire durer. On peut se délester un peu du poids des traditions: autres temps, autres mœurs, comme on dit. Et, surtout, la science est de notre côté : objectivement, on dort moins bien avec son.sa partenaire. La spécialiste en sciences du comportement et autrice du livre Sharing the Covers : Every Couple’s Guide To Better Sleep (Hachette Go, 2021), Wendy Troxel, le dit aussi : il n’y a pas une stratégie unique qui fonctionne pour tous.tes. Il faut s’adapter selon chaque couple. Et la priorité, selon elle, demeure le sommeil avant tout. Parce que ça fait de nous de meilleurs humains. Et, au final, de meilleur.e.s. partenaires. 

Photo de Kampus Production provenant de Pexels

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