penetration

Peut-on avoir une sexualité en dehors de la pénétration?

Une chronique pour Moteur de recherche, dans laquelle j’aborde la question de la pénétration dans la sexualité.

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La réponse est très simple: oui ! On peut tout à fait avoir une sexualité en dehors de la pénétration. Et pas une sexualité « correcte » ou « pas pire ». Ou une sexualité « de moindre qualité ». Une sexualité satisfaisante et excitante. Je le souligne, parce qu’on a tendance à croire que, sans pénétration, c’est moche. Ou qu’il manque quelque chose. Pire, la relation sexuelle ne serait pas complète. Pourtant, rien n’est plus faux. 

Mais d’où vient cette injonction sexuelle? 

Les raisons derrière la pénétration

Pendant longtemps, la masturbation était mal vue. Entre autres, parce qu’on a cru que le sperme masculin était gaspillé plutôt que de servir à enfanter. C’est d’ailleurs de là que vient le mythe d’Onan, pour onanisme. Ce personnage mythique, fils de Judas, a été mandaté par son père pour remplacer son frère décédé. Ce dernier, n’ayant pas de descendance, c’est son frère Onan qui doit s’unir à sa belle-sœur. Il accepte, mais prend sa semence et la détruit. On parle bien sûr ici de coït interrompu, bien qu’on l’associe par la suite à la masturbation. L’idée de la semence gaspillée fera son chemin et on considérera la sexualité comme acceptable, seulement si elle est procréative. 

Grand bond dans le temps. Les enseignements du psychanalyste Freud, au 19e siècle, seront aussi fort populaires. Pour lui, la sexualité féminine passe par l’envie d’u’un pénis, car la femme doit avoir un orgasme vaginal. L’orgasme clitoridien ? Il est infantile et non mature. La sexualité féminine, selon lui, n’existe véritablement que s’il y a pénétration. Fast-forward vers les années 60, alors que le couple de sexologues Masters et Johnson va réfuter cette théorie. Selon leurs recherches, l’orgasme féminin, qu’il soit vaginal ou clitoridien (on fait encore cette distinction à l’époque), provient du clitoris.

Ainsi, l’idée d’une stimulation par la pénétration demeure ancrée dans les mœurs. C’est le rapport Hite, publié en 1976, qui aura l’effet d’une bombe avec son étude exhaustive sur la sexualité féminine. C’est une nouveauté pour bien des gens d’apprendre que les personnes de sexe féminin peuvent tout à fait atteindre l’orgasme par elles-mêmes, sans l’aide d’une pénétration. C’est une véritable révolution dans la chambre à coucher et, du même coup, une culpabilité féminine qui tombe. 

Pour revenir à notre question de départ, pourquoi devrait-on sortir de l’injonction à la pénétration ?

1) Une hiérarchie des pratiques sexuelles 

Tout miser sur la pénétration, c’est dire que la sexualité « normale » et valide est celle qui inclut une personne de sexe masculin et une personne de sexe féminin. De plus, quand on pense à « pénétration », on l’associe automatiquement à « un pénis dans un vagin ». Cette équation est même considérée comme le scellant, en quelque sorte, de la véritable relation sexuelle. En effet, même à notre époque, on évoque beaucoup la fameuse « première fois ». Le discours normatif autour de la sexualité prépare les jeunes gens à cette éventualité. Très tôt donc, on leur apprend que la sexualité acceptable est hétérosexuelle et qu’elle va advenir via cette fameuse pénétration. Le message est problématique, car on oblitère toutes les autres pratiques sexuelles et on crée une hiérarchie des pratiques sexuelles. 

La masturbation, par exemple, fait partie de la sexualité et de la santé sexuelle. Elle est pourtant considérée comme moint importante. Même chose pour les caresses mutuelles, les baisers, le sexe oral. Ces éléments sont pourtant cruciaux pour apprendre à se connaître et avoir du plaisir. Ce sont des pratiques entières et complètes. 

2) Briser le fossé orgasmique

Depuis plusieurs années, de nombreuses recherches se penchent sur la question du fossé orgasmique. En 2017, le site Archives of Sexual Behavior publiait une étude dans laquelle on apprend que les femmes hétérosexuelles ont nettement moins d’orgasmes que les hommes hétéros. 65% d’entre elles seulement atteignent l’orgasme lors de relations pénétratives avec un homme. Pour les hommes? C’est 95%, soit presque à tout coup. On a longtemps accolé aux femmes l’étiquette du manque de désir, de la frigidité. Non seulement c’est faux, mais l’étude en question démontre que, chez les femmes lesbiennes, l’atteinte de l’orgasme monte à 86%. Comme quoi…

La fameuse question « vaginale ou clitoridienne » perdure également. Pourtant, elle ne veut rien dire. Ce sont les ramifications du clitoris – prolongés derrière le vagin – qui créent l’orgasme. De plus, la pénétration n’est pas le meilleur moyen pour le stimuler. Oui, il y a des sensations; oui, on peut aimer la pénétration. Mais ce sont les longs piliers du clitoris (allant jusqu’à 15 cm) qui sont stimulés et réagissent au frottement du pénis ou d’un objet sexuel. 

3) Une sexualité plurielle (et pas juste hétérosexuelle) 

On le disait plus tôt: la pénétration est associée à la sexualité hétérosexuelle. Dans un contexte homosexuel, on fait souvent une généralisation, soit que tous les hommes gais la pratiquent. Ce qui n’est pas le cas. Cela soulève aussi un tabou important: la pénétration est cruciale et extraordinaire pour les personnes de sexe féminin ou les hommes gais. Par contre, elle ne semble absolument pas acceptable pour les hommes hétéros. 

On aborde quasiment jamais le fait que des hommes hétéros peuvent aimer être pénétrés. Qu’il s’agit d’une pratique qui peut procurer des sensations très intenses en stimulant la prostate, une zone érogène importante chez les personnes de sexe masculin ! Malheureusement, on a tendance à associer la pénétration anale à l’homosexualité. Même si cela n’a strictement rien à voir avec l’orientation sexuelle. Ce sont des préférences sexuelles, tout simplement. Alors, non seulement on met une importance démesurée sur la pénétration, mais elle doit aussi répondre à certains critères, sinon elle n’est pas acceptable. 

À lire également: À quoi ressemblera le condom du futur?

4) Mettre de l’avant d’autres pratiques et d’autres sexualités (ou absence de sexualité) 

Décentrer la pénétration (par un pénis), c’est aussi valider d’autres formes de sexualité et d’autres pratiques. Si l’on croit qu’une sexualité valide correspond à une pénétration d’un vagin par un pénis, cela revient à dire qu’une sexualité entre deux personnes de sexe féminin n’existe est pas vraiment. On met aussi de côté toutes les options et situations qui doivent être incluses dans la sexualité au sens large. 

Une sexualité avec des jouets sexuels, par exemple. Que ce soit avec soi-même ou avec d’autres personnes. Des jeux sexuels basés sur des échanges non pénétratifs. Une sexualité vécue avec et par une personne qui a eu une métaiodoplastie*, une phalloplastie ou, encore, une vaginoplastie. Laisser de côté l’obligation de la pénétration, c’est aussi accepter qu’il y ait 1000 façons d’avoir du plaisir. Que chaque personne fait son propre parcours sexuel, selon ses envies et désirs ! On ouvre aussi la porte à une meilleure compréhension face aux personnes qui sont asexuelles également. Et à celles qui ont besoin d’un lien affectif fort pour vouloir une sexualité (demisexualité). Ou, encore, à celles qui ont une attirance pour la personne avant le genre ou le sexe de celle-ci (pansexualité). Bref, ça ouvre bien des horizons! 

5) Exit la performance 

Quand on réduit l’importance de la pénétration, on retire aussi une injonction à la performance. La sexualité qui mise sur la pénétration propose une vision très capacitiste de la sexualité. En effet, la vie sexuelle est alors réservée aux personnes jeunes, en santé et aux corps « capable s» et valides (able body VS disabled body). Que fait-on des personnes en situation de handicap? Des personnes âgées? Des gens qui ont certaines limitations dues à une maladie chronique? Par exemple, de nombreuses personnes souffrent de vulvodynie. Ce sont des douleurs très intenses dans la région vulvaire et/ou à l’entrée du vagin, ce qui complexifie la pénétration. L’endométriose peut également créer des douleurs lors de la pénétration. Les problèmes érectiles sont aussi plus souvent fréquents qu’on pense. Toutes ces personnes doivent-elles pour autant se passer de sexualité? Que nenni! 

La pénétration n’est pas le problème 

En soi, la pénétration n’est pas un problème. C’est l’injonction à la pénétration qui l’est. Il y a un monde entre ce qui doit être une sexualité épanouie et « normale » et ce qui est réellement vécu. D’ailleurs, on a vu paraître dans les derniers mois, voire années, plusieurs ouvrages qui questionnent cette obligation.

Si le sujet vous intéresse, je vous suggère fortement Au-delà de la pénétration de Martin Page, petit ouvrage que l’auteur a dû autoéditer parce que les maisons d’édition refusaient son bouquin. Pourtant, il a connu un tel succès en autoédition, que les copies ont rapidement manqué. Une maison d’édition a finalement repris le livre pour fournir aux commandes. À croire que l’auteur n’était pas le seul à se questionner sur le sujet ! Il y a aussi Sarah Barmak avec son essai Jouir (Zones Éditions, 2019). Elle propose une enquête sur le plaisir féminin qui déboulonne plusieurs mythes. Et, pour terminer, la journaliste et chroniqueure française Maïa Mazaurette a fait paraître Sortir du trou / Lever la tête (Éditions Anne Carrière, 2020). 

* Intervention médicale qui permet au clitoris d’être allongé pour créer un pénis.

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