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TikTok : une bonne plateforme pour l’éducation à la sexualité?

Une chronique pour Moteur de recherche dans laquelle je me penche sur TikTok comme plateforme d’éducation à la sexualité. 

Le médecin et docteur en pharmacologie Mathieu Nadeau-Vallée était récemment à Tout le monde en parle pour discuter de la lutte contre la désinformation qu’il effectue via les médias sociaux. C’est avec Tik Tok que le jeune homme sensibilise les gens à la vaccination contre la COVID-19. Génial, mais pourquoi TikTok?  Eh bien, parce que la plateforme gagne de plus en plus d’adeptes. Mais aussi parce qu’elle voit un grand nombre de gens devenir eux-mêmes d’excellent.es créateurs.trices de contenu . 

On y trouve, par exemple, médecins, gynécologues, mais aussi des expert.es en santé sexuelle. Le mot-clic #LearnOnTikTok est d’ailleurs souvent utilisé pour étiqueter des contenus à vocation éducative. Mais est-ce que TikTok peut réellement offrir des contenus éducatifs qui sont pertinents et, surtout, fiables? Eh bien, oui. Voici cinq raisons pour lesquelles TikTok est à tenir en compte quand on fait de l’éducation à la sexualité.

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S’adresser aux jeunes

Pour faire de l’éducation à la sexualité, il faut évidemment s’adresser aux jeunes. Et ça tombe bien; une grande majorité des jeunes aiment, voire adorent TikTok. Ce sont même les plus avides utilisateurs.trices. Selon l’agence de marketing numérique SproutSocial, aux États-Unis seulement, 62% des utilisateurs.trices ont entre 10 et 29 ans et plus des deux tiers des ados américain.es sont sur l’application. De plus, les enfants de 4 à 15 ans passent en moyenne 80 minutes par jour sur celle-ci. 

Dans un article de 2020 intitulé Why Do Young People Love TikTok?, la revue Entrepreneur s’est penchée sur la popularité de TikTok chez les jeunes et suggère quelques éléments d’explication. D’abord, c’est une application gratuite. Elle est accessible à tous.tes, directement sur un cellulaire et tous les éléments pour interagir sont présents à même l’app. Il y a une très grande diversité de contenus et tout va très vite.

Les contenus sont divisés en deux grandes catégories: 1) explicites et 2) implicites. On transmet des informations explicites passées via la parole et l’écriture, mais aussi des informations implicites via des marqueurs sociaux. On pense aux vêtements, coiffures, gestes et mouvements et, bien sûr, à la musique. En effet, à la base, TikTok est l’ancien Musical.ly, une application de partage de musique. Donc, quand les gens disent : « Ah oui, c’est l’affaire où les jeunes dansent! », ielles n’ont pas tort. Mais TikTok, c’est tellement plus que ça. 

#1 : Un espace « pratique, privé et inclusif » 

C’est aussi une application sur laquelle les parents ne sont pas. Bien sûr, des adultes créent aussi du contenu, mais la plupart des jeunes naviguent sur TikTok sans que leurs parents tombent directement sur leurs profils. En plus, l’application comprend des codes et références connues seulement des initié.es. Elle offre un espace d’expression facilement accessible et privé (via le cellulaire), personnalisable (on peut construire son fil de nouvelles) et inclusif (on y trouve des gens de toutes les communautés). 

Cela dit, pour les parents vraiment inquiets de ce que leurs jeunes font sur TikTok, la plateforme offre maintenant la fonctionnalité Family Pairing, conçue avec l’avis des ados. Cela permet aux parents de connecter leur propre compte à celui de leur enfant et contrôler le temps d’écran et qui le.la jeune peut contacter via messagerie instantanée. Ceci peut sembler restrictif, mais il faut savoir que le tout est basé sur l’idée d’une discussion saine et ouverte entre ados et parents sur la notion de confiance.

Il y a même un guide d’une vingtaine de pages qui a été créé pour aider les parents dans cet univers, mais surtout pour les appuyer dans l’établissement de ce lien avec leur ado. Ce n’est évidemment pas tous les parents qui vont l’utiliser – ce qui fait que TikTok demeure encore un espace relativement libre – mais la fonctionnalité existe pour prévenir et/ou guérir en cas de pépin, comme du cyberharcèlement et/ou de la sextorsion, par exemple. 

#2 : Mettre de l’avant les communautés LGBTQ+ 

S’il y a tant de jeunes sur TikTok, c’est aussi parce que les communautés LGBTQ+ sont très présentes. C’est d’autant plus important pour elleux d’avoir un tel espace d’expression individuelle et communautaire, car, selon Statistique Canada, on estime que « près du tiers des Canadiens LGBTQ2+ ont moins de 25 ans ». En effet, tant avec des mots-clics comme #lesbiantok, #queer, #LGBTQ, #genderfluid, #nonbinary qu’avec des filtres qui permettent d’explorer les identités (ex.: le filtre gender swap a beaucoup été utilisé, car il permet aux utilisateurs.trices d’explorer à la fois le genre féminin et masculin), l’application est un lieu d’expression de soi hyper créatif où l’expression de genre, l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont fréquemment abordées. 

Plusieurs jeunes utilisent d’ailleurs le queer signaling (des signaux queer, utilisés depuis longtemps par les personnes queer) pour exprimer leur identité et se reconnaître entre elles. Par exemple, en utilisant certaines chansons (ex.: la chanson-thème du film Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma qu’on associe à des femmes lesbiennes ou bisexuelles), en arborant ses vêtements d’une certaine façon, en portant du vernis à ongles, etc.

D’ailleurs, de nombreuses jeunes femmes lesbiennes et bisexuelles se retrouvent ainsi entre elles sur l’app dans ce qu’on appelle le « Sapphic TikTok ». Ces contenus leur permettent de se poser des questions, discuter d’enjeux qui les touchent et de créer des liens.  

Bien sûr, TikTok est loin d’être parfait et, tout comme YouTube et Instagram, l’application a malheureusement aussi connu son lot de contenus anti-LGBTQ+ et de censure de contenus provenant de créateurs.trices LGBTQ+. Par exemple, TikTok a avoué restreindre des mots-clics comme « gay », « I am gay » ou « I am lesbian »  en russe et en arabe. Par contre, cela est souvent contrebalancé par une offensive des personnes LGBTQ+ et d’allié.es qui font alors encore plus de contenus pour faire entendre raison aux décideurs et sensibiliser les gens à ces discriminations. 

À LIRE ÉGALEMENT : Comment parler de sexualité avec les ados? 

#3 : Sortir du cadre cisnormatif et hétéronormatif 

L’éducation à la sexualité a longtemps été axée sur la pénétration, donc en misant seulement sur une approche hétéronormative et en prenant l’angle de l’évitement des risques. Ainsi, on apprend aux jeunes comment se préparer à la « fameuse première fois » – bien qu’il n’y ait que DES premières fois dans la vie – et on les éduque par la peur; peur d’une grossesse non désirée ou la peur des ITSS. Ou encore, l’interdiction et/ou le désaccord des parents face aux relations sexuelles que pourraient avoir leurs jeunes.

Cette approche obtient souvent des résultats très peu probants (pensons à l’échec retentissant des programmes éducatifs américains basés sur l’abstinence). D’ailleurs, dans un guide aux parents pour parler sexualité avec les ados rédigé par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (2014), on rapporte justement que « moins de 2% des jeunes Canadiens évoquent la désapprobation des parents ou des amis, ainsi que la peur du VIH, des autres ITSS ou de la grossesse comme motifs pour ne pas avoir de relations sexuelles ». Comme quoi. 

Autrement, et j’en discutais il y a deux semaines dans ma chronique sur la bisexualité de Superman; les ados et jeunes adultes ont besoin d’exemples qui sortent de l’hétéronormativité et la cisnormativité pour se sentir bien dans l’identité de genre, l’expression de genre et l’orientation sexuelle qu’ielles vont exploreront et/ou embrasser. Ça fait toute la différence pour un.e jeune en détresse, par exemple, qui ne se retrouve pas dans une société qui le ou la marginalise. 

#4 : S’informer sur des réalités trop souvent mises de côté

Aux États-Unis, l’éducation à la sexualité est un enjeu. En effet, ce ne sont pas tous les États qui traitent la question sur le même pied d’égalité. Par exemple, seulement 11 États et Washington DC exigent une éducation à la sexualité qui inclut les relations non hétérosexuelles. De plus, il n’y en a que neuf qui requièrent la notion de consentement parmi les éléments abordés. Aussi, on sait bien que la sexualité féminine a été longtemps mise de côté; de nombreux éléments à son sujet demeurent mystérieux aux yeux de bien des gens. Pensons au clitoris qui a une longue histoire de découvertes et de redécouvertes et dont la connaissance de sa structure entière (qui peut faire jusqu’à 15 cm!) est plutôt récente. 

Selon une étude de 2021 intitulée Sex Education on TikTok: A Content Analysis of Themes, on rapporte que les thèmes les plus fréquemment abordés sur la plateforme sont, entre autres, l’anatomie féminine, le plaisir sexuel – incluant comme sous-thèmes l’excitation et l’orgasme au féminin – et la contraception. Ainsi, les jeunes peuvent avoir accès à des informations qui, en temps normal, sont peut-être plus dures à trouver. 

Évidemment, tous les contenus ne sont pas 100% fiables; il faut savoir chercher et trouver des comptes qui offrent des informations véridiques. À ce sujet, plusieurs médecins, gynécologues et divers spécialistes en santé sont présents sur TikTok pour discuter de santé sexuelle. Ces professionnel.les ont décidé d’offrir des informations fiables et vérifiées, de façon décontractée et sans l’angle moralisateur que l’on retrouve quand on parle de sexualité.

@mamadoctorjones#stitch with @thejoshpelton♬ original sound – Mama Doctor Jones

Par exemple, on peut penser à la gynécologue-obstétricienne Danielle Nicole Jones, alias Mama Dr. Jones, qui aborde certains tabous liés à la santé sexuelle et réagit à différents contenus issus de la culture populaire. Ou encore, au Dr. Austin Chiang, un gastro-entérologue américain nommé « TikTok Queer Advocate of the Year » aux GLAAD Media Awards (GLAAD est un organisme militant pour la représentation des personnes LGBTQ+), parce qu’il sensibilise les autres professionnel.les aux réalités LGBTQ+ et leur montre comment être de meilleur.e.s allié.e.s.

@austinchiangmdNational blood shortage but we’re stuck in the 80s. 😰 ##lgbt ##pride2021🏳️‍🌈♬ Theyre stupid to us _ Regular Show – michaelisabear

Plus près d’ici, il y a Maude Painchaud Major, formatrice en éducation à la sexualité, qui a le compte @apoil.sexed. Lancé en pleine pandémie pour répondre aux questions des jeunes, son projet a obtenu un franc succès avec des vidéos qui ont parfois frôlé le 200 000 vues. 

@apoil.sexed######♬ son original – À Poil!

#5 : Responsabiliser les parents et tuteurs.trices 

On l’a dit plus tôt: TikTok a ajouté des éléments pour aider les parents à naviguer dans cet univers complexe. Des jeunes ont même participé à l’élaboration de ces documents et, comme le rapporte le site TechCrunch, ielles ont nommé leurs besoins en matière de support de la part des parents. Ielles veulent discuter ouvertement des heures d’utilisation et des limites à ne pas dépasser, tout en ayant une certaine autonomie. Ielles veulent pouvoir consulter leurs parents, si quelque chose ne tourne pas rond, sans craindre de punition et/ou de panique. En bref, ielles doivent compter sur leur famille pour être présente et ouverte. Et ça devrait toujours être ainsi. Particulièrement en ce qui concerne la sexualité.

On disait plus tôt qu’on retrouve de tout sur TikTok. Bien sûr, il y a des contenus dont la teneur peut être remise en question. De la part de gens qui n’ont pas de crédibilité. Qui peuvent transmettre des informations erronées. Raison de plus d’avoir des discussions franches pour savoir ce qui est consulté et, surtout, comprendre ce dont les jeunes ont besoin. On ne peut pas compter sur TikTok seul pour les éduquer; les parents ont un boulot à faire. Et TikTok exige qu’ielles se responsabilisent. 

Dont celui d’aborder directement les sujets et y aller de front, surtout si on parle de sexualité/santé sexuelle. C’est plus efficace pour créer un lien de confiance et avoir une discussion honnête avec les jeunes. Ceci ne les incitera pas davantage à avoir une sexualité exacerbée; ça va simplement les rendre plus responsables. Et, là-dessus, TikTok gagne des points. Il offre à bien des jeunes du contenu proposé sous une forme qui permet une discussion d’égal.e à égal.e. Le.la médecin en sarrau blanc dans son environnement hospitalier froid et austère? C’est dorénavant la personne qui te parle ouvertement et sans décorum de santé sexuelle, de plaisir, d’hygiène, etc. Pas mal plus intéressant et relaxe, disons. 

Du jugement, du respect et… de l’amour! 

Oui, TikTok a une quantité astronomique de vidéos de type « avant/après » qui encouragent la culture des régimes.  Bien sûr, on y trouve des tonnes de vidéos de chats plus ou moins pertinentes et absolument pas éducatives. Évidemment, il y a des contenus qui peuvent être limites, dérangeants, mal intentionnés, discriminatoires, etc. C’est un fait.

Il reste que TikTok est un terrain de jeu franchement intéressant à explorer. Il fait une grande place à du contenu éducatif de qualité dont il serait dommage de se passer. Comme avec n’importe quel média social ou plateforme en ligne, il faut accompagner les jeunes et comprendre ce qui les attire là-dessus. Il faut en discuter avec elles et eux. Bref, on doit s’intéresser à ce qui les fait triper. Parce que ça veut dire qu’on s’intéresse à eux et à elles. Et ça, c’est une très belle marque d’amour et de respect.

Photo de cottonbro provenant de Pexels

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