Dans la dernière année, plusieurs habitudes ont changé dans nos vies. Entre autres, on communique beaucoup plus souvent via Zoom et par courriel. Vous avez peut-être remarqué, d’ailleurs, que les signatures incluent dorénavant de plus en plus les pronoms utilisés. Elle/she/her, il/he/him, iel/ille/ielle/they/them; notre vocabulaire s’élargit pour laisser place à de nouvelles pratiques. Mais à quoi ça sert, au juste? Eh bien, à plusieurs choses. Mais avant, un peu d’histoire!
Un « effet de mode » ?
Est-ce nouveau d’utiliser d’autres pronoms que il/elle pour nommer des gens qui ne s’identifient pas à un genre précis ? Eh bien pas du tout ! The Atlantic rapporte qu’on aurait utilisé les termes they/them dès 1600 dans certains textes médicaux, en référence à des personnes qui ne s’accordent pas aux genres binaires. Selon Dennis Baron, spécialiste de la langue anglaise et auteur de l’essai What’s Your Pronoun?, les anglophones auraient proposé de 200 à 250 pronoms différents depuis les années 1780. Il a aussi découvert que, pendant 25 ans, le journal américain The Sacramento Bee a utilisé le pronom neutre « hir » dans ses pages.
Il faut dire que la langue anglaise est plus avancées sur la question du genre. Quant à la langue française, elle accorde une grande importance aux genres féminin et masculin. Il est parfois difficile de se sortir de ces injonctions grammaticales. Mais on comprend de mieux en mieux l’intérêt de rendre cette langue plus inclusive. Entre autres, via les pronoms. C’est une question d’inclusion, de respect et de visibilisation..
Nommer et visibiliser
Utiliser les pronoms dans sa signature, c’est un peu comme un nametag qu’on appose sur soi. C’est pour montrer aux autres la façon dont on souhaite être nommé, comment on désire se présenter en public. Si on s’appelle Matthieu, on indique Matthieu sur le petit collant. Les gens savent alors qu’on doit vous appeler comme cela. De plus, en l’inscrivant sur le papier, on indique aussi comment vous épelez votre prénom. Dans votre cas, c’est Matthieu avec deux T, ce qui n’est pas si commun. Si une personne s’intéresse à ce détail et vous questionne, elle apprendra que vos parents mélomanes aiment Bach et la Passion selon Saint Matthieu. Ça fait partie de votre identité, de ce qui vous construit.
Quand on ajoute le pronom à la suite de son prénom, c’est pareil : c’est pour mieux comprendre qui vous êtes. Cela permet de savoir comment vous souhaitez vous présenter, socialement parlant, puisque notre société est basée sur des normes de genre binaires (masculin/féminin). On s’attend à ce qu’une personne qui s’appelle Matthieu soit un homme qui utilise le pronom « il ». Mais, il se peut qu’il n’en soit rien. Matthieu peut se considérer non binaire et ne pas se sentir à l’aise avec le pronom « il », mais tout à fait avec « iel ». Ça fait aussi partie de son identité. Tout comme les deux « T » dans Matthieu racontent une partie de son histoire, de son vécu.
Reconnaître et normaliser
Si de nombreuses personnes sont à l’aise d’être identifiées par « il » ou « elle », plusieurs préfèrent s’en dissocier. Les raisons sont multiples. Prenons le cas d’une personne non binaire (qui se détache du genre masculin et féminin), agenre (sans genre précis), fluide dans le genre (qui fluctue entre le féminin et le masculin et même parfois, avec le genre neutre). Ou, encore, d’une personne est trans, c’est-à-dire dont le genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance. Les pronoms genrés ne correspondront peut-être pas à leur réalité ou ceux qu’on leur attribuera ne seront probablement pas les bons. Effet de mode, lubie? Pas vraiment, parce que sachez qu‘une étude récente estime qu’aux États-Unis, il y aurait plus d’un million de personnes non binaires.
Je spécifie: les pronoms genrés comme il et elle ne sont pas problématiques en soi. Mais, ils sont liés à des normes sociales. Le pronom « elle » indique habituellement qu’on est en face d’une femme. On s’attend donc que cette personne soit, par exemple, habillée d’une certaine façon, agisse selon certains « standards féminins », ait une voix féminine, etc. Mais si une personne ne correspond pas à ces normes, il y a de fortes chances qu’on utilise un pronom qui ne lui convient pas. Afficher le pronom permet d’éviter toute ambiguïté.
De plus, si tout le monde le met de l’avant, que ce soit en signature en bas de courriel, dans sa vignette sur Zoom ou, encore, en se présentant à de nouvelles personnes, ça normalise l’utilisation des pronoms. Par exemple, Instagram permet dorénavant d’intégrer le pronom de son choix dans le menu de présentation. Ceci permet aux gens qui n’utilisent pas les pronoms « il » et « elle » d’être reconnus et leur évite d’être perçus différemment des autres, comme la société a malheureusement tendance à leur rappeler continuellement.
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Respecter et appuyer
Utiliser le bon prénom comme le bon pronom est une question de respect. Imaginez que pendant toute une journée, on vous appelle Félix au lieu de Matthieu. La première fois, vous allez sourire et reprendre la personne. Après deux ou trois fois, vous allez probablement commencer à trouver ça lourd. Après une journée entière, vous en aurez probablement plein votre « petit casqu e» et vous serez totalement dans votre droit d’être irrité, voire carrément fâché. Vous vous direz sûrement aussi que la personne devant vous n’est pas respectueuse.
Parce que, ça vous est probablement déjà arrivé, quand on est mal nommé, un malaise s’installe. On se sent comme dépossédé de quelque chose, on a l’impression de ne pas être entièrement soi aux yeux des autres. C’est pareil avec les pronoms. Lorsque l’on n’utilise pas les bons pronoms, c’est invalidant, désagréable et fâchant.
On appelle aussi cela mégenrer. Prenons l’exemple d’une personne trans. Utiliser le prénom de naissance de cette personne, alors qu’elle a choisi un nouveau prénom, c’est la mégenrer. Plus encore, on devrait éviter d’utiliser ce prénom qui rappelle une identité qui ne correspond plus à la personne.
Éviter de mégenrer et morinommer
Récemment, on a pu voir l’acteur Elliot Page dévoiler publiquement son identité trans. De nombreux médias se sont empressés de mettre de l’avant le prénom qu’il portait il y a peu. Ce prénom est aussi appelé deadname ou morinom. C’est une façon d’indiquer qu’il ne doit plus être utilisé, qu’il fait partie d’un passé souvent douloureux. Lorsqu’il est quand même utilisé pour s’adresser à une personne, on parle de deadnaming ou morinommer. Cela peut amener de grandes souffrances à la personne mégenrée. Parce que c’est extrêmement brutal de voir son identité bafouée.
Je vous suggère d’ailleurs d’aller essayer le jeu Les violences dont vous êtes… créé par l’organisme Interligne, en collaboration avec Justice Québec. On vous propose de vous glisser dans la peau d’une personne LGBTQ+afin de prendre conscience des micro-agressions et des préjudices qu’elles vivent au quotidien. C’est un bon test pour mieux comprendre la notion de privilège.
Un petit effort et de grands bénéfices
Indiquer les pronoms, c’est un geste pour soutenir les gens qui ne souhaitent pas ou ne semblent pas s’identifier aux normes binaires de notre société. Ce sont des constructions sociales qui créent des hiérarchies, mettant les genres féminin et masculin en haut de la pyramide, laissant les autres genres et identités comme sujets secondaires. Alors que, de tout temps, des gens se sont définis en dehors de cette fameuse binarité.
Bref, c’est un petit effort, mais qui peut amener de grands bénéfices. C’est simple à faire, rapide et ça ne demande pas grand chose. Historiquement, on a constamment transformé le langage pour s’adapter aux différentes époques et aux différentes réalités. Comme le dit si bien Dennis Baron, cité plus tôt :
« La langue est variable et nous adaptons notre langue au contexte et à la situation. »
Dennis Baron, auteur de What’s Your Pronoun ?
Pour aller plus loin…
- https://www.mypronouns.org/
- Guide d’écriture inclusive – Université McGill
- Where Gender-Neutral Pronouns Come From
- A Guide To Gender Identity Terms
Photo de Sharon McCutcheon via Unsplash
