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Seins : pourquoi les femmes ne peuvent pas se promener torse nu, alors que c’est socialement acceptable pour les hommes ?

2014. La journaliste Lili Boisvert décide de se promener torse nu dans les rues du centre-ville de Montréal. Son but? Voir si les gens réagissent devant sa poitrine dénudée. Résultat? Niet, nada. Zéro réaction excessive, pas de harcèlement ni d’esclandre. Des sourires et un « Hey, bébé! » tout au plus. Si l’expérience a causé si peu d’émoi, on peut se demander : mais pourquoi les femmes ne sont pas plus nombreuses à franchir le pas? Eh bien, c’est que le sein féminin a derrière lui une très longue histoire de glorification et… de censure. Les diverses significations qu’on lui a données à travers les époques sont fluctuantes et teintées par des discours religieux, sociaux, moraux, bref normatifs. Donc, se promener torse nu comme si de rien n’était? Pas si simple! 

Un élément unique à l’espèce humaine  

Il faut d’abord se rappeler que, dans tout le règne animal, l’être humain est le seul mammifère qui a 1) des seins en permanence et 2) qui sont aussi volumineux. En effet, les autres mammifères femelles n’ont des seins que lorsqu’elles sont disponibles pour la reproduction (lors de l’ovulation) et lorsqu’elles allaitent. Quant à la présence de seins chez l’humain, il existe plusieurs théories. Par exemple, ils pourraient servir de support sur lequel l’enfant peut s’accrocher. Lorsque l’enfant est nourri au sein, la position est idéale pour installer le bébé sur la hanche. Cela permet ainsi de bouger, se mouvoir et faire autre chose en même temps. Par contre, cela n’explique pas pourquoi les seins ne disparaissent pas après la fin de l’allaitement. 

Dans son très populaire livre The Naked Ape (1967), le zoologiste Desmond Morris lance l’hypothèse suivante: puisque les singes mâles copulent par-derrière et sont attirés par le fessier tumescent des singes femelles, les seins pourraient rappeller aux mâles humains le postérieur disponible de ces primates. Selon Tech Insider qui reprend les théories de Morris, lorsque l’humain est passé à la position verticale, le signal sexuel des femelles n’était plus visible. Ainsi, les seins auraient augmenté de volume afin de signaler la maturité et la disponibilité sexuelles. En résumé, le sein serait un symbole sexuel. 

Cela dit, bien avant ces hypothèses, le sein, au cours de l’histoire est à la fois dévoilé, couvert, dénudé à nouveau et ainsi de suite. Sa signification – positive ou négative – a changé selon les époques. Mais surtout, il faut garder en tête ceci: depuis toujours, les seins sont rarement gérés par les personnes qui en possèdent. Ce sont plutôt les diverses instances religieuses, médicales, commerciales, politiques et, également, les personnes de sexe masculin qui ont un mot à dire sur le sujet…

Le sein est religieux 

Le sein sculpté et peint est depuis longtemps associé à une vision divine. On pense aux déesses-mères ou déesses de la fertilité qu’on montrent souvent avec des poitrines et des corps opulents. Pensons à la fameuse déesse de Willendorf. C’est une statuette du Paléolithique qui représente une silhouette féminine aux formes très généreuses. Par contre, cette représentation de la fertilité est aujourd’hui remise en question par de nombreux archéologistes*. Cela dit, ces figurations ont marqué l’histoire de l’art, traduisent les premiers questionnements sur le sexe et le genre et surtout, incarnent les premières icônes qui ont été vénérées. Passage à l’époque médiévale, pendant laquelle une symbolique importante de l’iconographie religieuse est celle de la Vierge qui allaite. Elle représente une allégorie divine; l’image du sein maternant. Un sein, au départ, non érotisé. 

Les temps médiévaux sont associés à la célébration du gras de corps; il est signe d’abondance, de plaisir sensuel et des joies de la vie maritale. Et qui dit gras, dit aussi seins. En effet, ceux-ci sont en grande partie constitués de tissu adipeux. Mais cette vision presque orgiaque des corps abondants a ses bémols. Il y aurait plutôt eu une division entre corps « solides et fermes » versus « doux et charnus », tel qu’expliqué dans l’essai Fat: A History of the Stuff of Life (Reaktion Book, 2019). Les premiers sont liés à une vie active, travaillante et ardue; donc plus « masculine ». Les seconds évoquent des existences tranquilles et oisives, donc plus « féminines ». Et la préférence va, évidemment, vers les corps « solides et fermes ». Les corps dits plus « féminins » sont en position de subordination.

On associe le féminin à la tentation et à la paresse, notion jamais très éloignée de la luxure. Ce vice est d’ailleurs « rattaché au monde masculin, mais considéré au Moyen Âge comme provoqué par les femmes.» Le sein se trouve donc entre célébration divine et érotisation. Et soulignons qu’à certains moments, même le sein divin sera considéré comme gênant et déplacé. 

Le sein est politique 

Lorsque l’on parle de religion, la politique n’est jamais bien loin. Par exemple, à la Renaissance, période effervescente, il y a un certain relâchement; le décolleté devient à la mode et laisse entrevoir la poitrine. Mais les principes religieux retontissent rapidement. Stéphanie Chapuis-Després, spécialiste en études germaniques et autrice d’une thèse sur les normes des représentations féminines dans la société allemande, fait état d’un pamphlet paru en 1646 par Martin Caselius.

Il s’intitule (prenez votre respiration) : « Miroir de la discipline, c’est-à-dire rappel utile et très bien intentionné aux femmes chrétiennes et honorables d’Allemagne, écrit à partir de la parole de Dieu et du Saint-Père et d’autres Enseignants chrétiens très nobles, et en réponse au désir de pieux chrétiens ». Ouf! Ce superintendant influent demande aux femmes de faire preuve de modestie. Le dévoilement du corps et particulièrement de la poitrine est contre nature, voire diabolique. Pour lui, l’argument est aussi politique: par leur goût de luxe, elles conduisent les maris à la ruine et, fatalement, c’est l’État qui sera ruiné. 

Si le sein est, dans ce cas, perçu négativement, il sera aussi symbole de libération/de rébellion lors de la Révolution française. Comme l’indique feu l’historienne américaine Marilyn Yalom dans son livre A History of the Breast (1997), l’image de la femme qui allaite va être utilisée et démocratisée pour passer le message à la Nation de nourrir et s’occuper de ses enfants. Le sein est ici est donc politique et nourricier.

Pour rester dans l’idée de révolte, on peut bien sûr penser aux Femen qui sont loin de faire l’unanimité. Elles sont, d’une part, accusées de se sexualiser pour faire parler de leur cause. D’autre part, elles sont comparées à des Amazones qui s’affranchissent de la domination masculine en utilisant leur corps comme elles l’entendent.

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Le sein est commercial 

On peut penser aux nourrices qui vendaient leur service pour permettre d’accéder à du lait maternel. Pour plusieurs de ces femmes, cela leur permettait d’accéder à des statuts assez privilégiés, avec des bénéfices salariaux élevés. Aussi, si Martin Caselius – dont on discutait plus tôt – avait peur de ruiner l’État avec les soi-disant frivolités des femmes non modestes, c’est qu’il ne savait pas encore que les poitrines serviraient à faire fructifier le commerce comme jamais. 

Toujours dans l’ouvrage fouillé de Yalom sur l’histoire du sein, on peut lire que, dès la fin du Moyen-Âge, alors que le corset a fait son apparition, on voit une surenchère continue pour inventer différents attirails pour le corps féminin. Seins remontés, écrasés, cachés, partiellement, voire entièrement dénudés (oui oui!), augmentés, gonflés ; on suit les tendances.

On retrouve aussi des publicités qui datent de la fin du 19e siècle et vantent les mérites de produits pour rendre la poitrine « ronde, ferme et belle ».. Le Princess Bust Developper, vendu chez Sears, en est un exemple; il s’agit d’un traitement en trois étapes qui propose lotion, crème et pompe pour travailler le sein. On peut bien rire de ces vieilleries rétro, mais toujours est-il que, tout récemment, le magazine Marie Claire en France faisait état d’un marché lucratif – et pour le moins douteux – sur Instagram de crèmes qui grossissent les fesses et la poitrine. Qu’on se le dise, mise à part avoir recours à une chirurgie plastique, aucune crème ne peut raffermir poitrine et fesses.

On pourrait également faire tout un topo sur la médicalisation du sein avec les nombreuses campagnes de dépistage du cancer du sein et les industries qui ont embarqué à fond dans cette lutte pour en faire un marketing social ultra lucratif. C’est d’ailleurs ce que dénonçait la réalisatrice Léa Pool en 2011 avec son documentaire L’industrie du ruban rose

Le sein est érotique 

On a pu le voir plus tôt; même des représentations de la Vierge qui allaite ont éventuellement été, selon les époques, teintées d’érotisme et d’une certaine charge sexuelle. Le sein féminin a constamment balancé entre pureté maternelle/nourricière et tentation/sexualité. Encore aujourd’hui, nombreuses sont les personnes à s’offusquer de voir une mère nourrir son enfant en public. Même en 2021. Tout récemment, les tabloïds ont mis de l’avant les propos de l’actrice américaine Mila Kunis à ce sujet. Cette dernière a reçu des insultes, alors qu’elle donnait le sein à son enfant à l’extérieur, lors d’un tournage.

Manifestement, la vue d’une poitrine dénudée choque encore beaucoup de gens. On n’a qu’à faire un tout petit tour dans le temps et se remémorer le fameux épisode du #Nipplegate. Janet Jackson avait montré un sein dénudé par Justin Timberlake, lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl. La nouvelle a fait le tour du monde et scandalisé des millions de personnes. Elle en a eu pour des années à s’excuser et expliquer ad nauseam que c’était la conséquence d’une wardrobe malfunction, c’est-à-dire un problème avec le vêtement de scène qu’on lui a confectionné.

Mais, disons-le, il y a quand même une certaine hypocrisie à démontrer un malaise face à des seins féminins dénudés. Parce qu’à travers la planète, on bat des records d’écoute de pornographie. Les poitrines féminines sont d’ailleurs souvent un argument de vente pour attirer la clientèle amatrice de X; suffit de regarder les catégories de seins dans les PornHub de ce monde : big, small, perky, flat, torpedo, lactating breast, etc.

Un sein qui fait jaser

En résumé, le sein fait jaser. Encore aujourd’hui, son acceptation n’est jamais bien loin de son bannissement. Par exemple, en 2017, les parcs aquatiques Valcartier et Calypso ont introduit des règlements stipulant que les bustes féminins doivent être couverts. En 2021, ce n’est plus si clair; dans le code vestimentaire des deux parcs, on insiste sur l’aspect «familial» de leurs installations. Et sur le fait qu’on se réserve le droit de déterminer si un maillot est approprié ou non. Cela dit, côté loi, il semble qu’il n’y ait pas d’infraction criminelle si on se  promène les seins nus. De là à savoir si le sein nu passera aisément partout – admettons que toutes les personnes avec des seins décident de se promener à découvert – j’en suis moins certaine.

Bref, quand notre auditrice pose la question du déséquilibre entre torse féminin et masculin, elle touche un sujet miné. Et une question féministe d’importance. Question qui, disons-le, est loin d’être réglée… 

Sources :

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