Que ce soit dans des films ou des séries télé, tout le monde a vu des scènes de sexe qui nous laissent perplexes. Voici l’exemple typique : un homme qui plaque une femme au mur et la pénètre sans cérémonie. Celle-ci exulte presque immédiatement avec un orgasme d’une intensité inégalée. Sérieusement ? Surtout qu’on sait que la pénétration n’est pas le moyen le plus efficace pour stimuler le clitoris. À moins d’être équipé d’un membre aimanté qui s’emboîte dans le sexe de la dame, on peut douter du réalisme de la scène. Bref, le cinéma peut-il nous offrir une représentation juste de la sexualité?
Clit Test, Vito Russo Test et cie
Avez-vous déjà entendu parler du Clit Test ? Le principe est simple : c’est un test pour savoir si la représentation de la sexualité féminine est adéquate. Ainsi tout film, vidéoclip ou série télé doit montrer que le clitoris existe. Que ce soit en le mentionnant, en le montrant ou dans une scène où la stimulation du clitoris est évidente. Par exemple via un cunnilingus ouen voyant une personne de sexe féminin se masturber. Dans ce cas : BINGO! Le test est réussi. Cela dit, même si les critères ne sont pas si durs à atteindre, de nombreux produits culturels n’obtiennent pas encore la note de passage. Des exemples ? Le film Crashing avec Phoebe Waller-Bridge ou, encore, la saison 2 de Sex Education. Oui, même la série culte sur l’éducation à la sexualité échoue. C’est tout dire.
La sexualité est-elle bien représentée au cinéma? Il faut peut-être d’abord se demander : de quelle sexualité on parle? Parce que la sexualité montrée dans le cinéma grand public est majoritairement hétérosexuelle. Toutes les autres formes de sexualité sont sous-représentées. Dans une étude de 2019 par GLAAD, organisme militant pour la représentation des personnes LGBTQ+, on rapporte que seulement 20% des films répertoriés proposent une représentation adéquate des personnes LGBTQ+. Et on n’a même pas encore abordé la sexualité…
La même fondation propose d’ailleurs un autre test pour déterminer si les personnages LGBTQ+ sont assez présents dans les films. Il s’agit du Vito Russo Test, nommé en hommage à l’historien du cinéma et militant LGBTQ+ du même nom. Celui-ci s’inspire du test de Bechdel ou Bechdel-Wallace qui comporte trois critères :
- Le film comprend au moins deux personnages féminins;
- Qui discutent ensemble d’un sujet;
- Et ce sujet n’est pas un homme ou lié à un homme.
Encore une fois, simplissime. Malgré tout, ce n’est vraiment pas tous les films qui obtiennent un beau collant dans leur cahier Canada.
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Un certain regard
Quand on parle de représentation au cinéma, difficile de passer à côté du male gaze. La réalisatrice Laura Mulvey l’a utilisé dans Plaisir visuel et cinéma narratif (1975) et se serait inspirée de l’ouvrage « Ways of Seeing » (1972) et des théories du critique d’art John Berger.* En prenant ce terme, elle fait référence au « regard masculin » qui domine dans les productions culturelles. On parle ici d’une « culture visuelle » qui existe par et pour l’homme hétérosexuel. La réalisatrice féministe explique que le cinéma traditionnel nous a habitués à un certain regard masculin.
Celui-ci s’est construit via une écrasante majorité de réalisateurs, scénaristes et acteurs. Sans oublier les spectateurs. Ce regard a longtemps dépeint les personnages féminins d’une façon très stéréotypée; un objet de désir pour le protagoniste masculin. La représentation féminine est limitée à ne pas être, mais plutôt à paraître. Beaucoup de productions cinématographiques utilisent encore ces mécanismes sexistes.
Parmi les exemples relativement récents, impossible de passer sous silence le controversé La vie d’Adèle (2013) du réalisateur Abdellatif Kechiche. Les actrices ont décrié les conditions « horribles » dans lesquelles s’est réalisée la scène de sexe. Celle-ci a pris pas moins de 10 jours à tourner. Le film s’est d’ailleurs attiré des critiques virulentes. On parle d’une vision fantasmée et de voyeurisme de la part d’un réalisateur qui imagine une relation entre deux femmes. Il y a aussi Blade Runner 2049, dans lequel Joi, un hologramme qui vit avec K (Ryan Gosling), est « disponible pour faire la cuisine, changer de vêtements en quelques secondes et [est conçue] pour répondre aux moindres désirs de K. » (traduction libre) D’ailleurs, cette dernière utilisera le corps de Mariette (Mackenzie Davis), une travailleuse du sexe, pour permettre à K de vivre une relation sexuelle incarnée.
Une sexualité prédatrice
Le male gaze va aussi érotiser la violence. Sur Pop Culture Detective, le YouTubeur Jonathan McIntosh décortique films et séries télévisées populaires avec une lunette intersectionnelle. Dans Predatory Romance, il analyse quatre films à succès d’Harrison Ford, dont Empire Strikes Back dans la série Star Wars. On voit une scène dans laquelle Princesse Leia (Carrie Fisher) et Han Solo (Harrison Ford) s’embrassent pour la première fois. À la réécoute, on constate que Leia refuse les avances de Solo – verbalement et physiquement – pas moins de huit fois.
Pourtant, cette scène mythique demeure est considérée, encore aujourd’hui, comme extrêmement romantique. Ce « regard » offert par le réalisateur en dit long sur la façon de percevoir les relations intimes. Cela a inévitablement un impact sur le public qui consomme ce type de représentation. Oui, le film date. Mais ce modèle existe encore aujourd’hui. Pensons à Fifty Shades of Grey, Game of Thrones, Twilight et bien d’autres encore.
Place au regard féminin
Heureusement, plusieurs réalisatrices, critiques et chercheures travaillent pour changer les choses. Comme Iris Brey, par exemple. Journaliste, critique de cinéma et autrice, elle a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet, dont Sex and the Series (Éditions de L’Olivier, 2018), un essai sur la sexualité dans les séries télé. Elle a aussi fait paraître Un regard féminin : la révolution à l’écran (Éditions de L’Olivier, 2020), un essai sur le female gaze.
Si le male gaze impose sa lunette masculine et hétérosexuelle, le female gaze, quant à lui, n’a pas de définition fixe. Il questionne ce qu’on montre, comment on le montre et les messages qui sont passés. Et il n’est pas nécessaire que ce regard soit obligatoirement celui d’une femme réalisatrice. L’idée, c’est plutôt de remettre en question ce regard patriarcal sur les œuvres culturelles. De changer les discours sociaux sur le genre, l’identité et la sexualité. Au cinéma et ailleurs.
D’ailleurs, la réalisatrice Nina Menkes travaille actuellement sur un documentaire intitulé Brainwashed (à paraître, 2021). Pour ce faire, elle s’inspire de sa conférence Sex and Power, the visual language of cinema. Elle y propose une analyse approfondie des techniques filmiques actuelles. Selon Menkes, ces méthodes sont actuellement conçues pour « enlever du pouvoir aux femmes, sont liées à l’épidémie de harcèlement et d’agressions sexuelles et à la discrimination à laquelle [les femmes réalisatrices] sont confrontées ». (traduction libre) Elle appelle cela « le langage de base de la culture du viol ».
‘This system of shot design disempowers women, ties into the epidemic of sexual harassment and assault as well as the employment discrimination we face… and I call it the bedrock language of rape culture.’
Nina Menkes
Il y a aussi Anita Saarkeesian, militante féministe et gameuse, qui a fait plusieurs séries vidéos sur YouTube. Dans Tropes VS Women et Tropes VS Women in Video Games, elle analyse films et jeux vidéos pour démontrer comment le male gaze affecte l’élaboration des personnages féminins. Ceux-ci sont conçus pour répondre avant tout à un désir masculin : on propose une femme-objet et non une femme-sujet. Des femmes-trophées, décoratives, combattantes en lingerie, à la sexualité exacerbée, des plans de caméras qui dévoilent le corps féminin. Les exemples de personnages féminins sexualisés, mais sans agentivité sexuelle pullulent, tant au cinéma que dans le monde du gaming.
Transformer le récit narratif
Par contre, il y a de l’espoir. Surtout avec des productions télévisées comme Fleabag et des films comme Portrait d’une jeune fille en feu. L’arrivée des coordonnateurs.trices d’intimité sur les plateaux de tournage font aussi partie de cette évolution. On peut penser à Bonding, sur Netflix, qui offre une incursion assez approfondie dans le monde du BDSM. Pour répondre aux critiques provenant de vraies communautés kink qui ont émis des réserves sur la façon de présenter leurs pratiques, la production a engagé une coordonnatrice d’intimité et dominatrice. Cette dernière était présente aux tournages pour assurer le bon déroulement des scènes. Une coordonnatrice d’intimité a aussi été engagée pour The Deuce, une série de HBO qui plonge dans les débuts de l’industrie pornographique des années 70 à New York. Les scènes y sont extrêmement explicites.
Les productions sont de plus en plus nombreuses à bénéficier de cette expertise. Cela permet d’approfondir cet aspect du récit, tout en s’assurant que chaque interprète est en sécurité. Car, ce qui se passe en coulisses est aussi important que ce qui est capté par la caméra; ça fait aussi partie d’un ensemble narratif à renouveler. Parce que c’est aussi ça le cinéma; se réinventer.
*Merci à Patrick Poulin de m’avoir flagué cette information!
Image de une: Jeremy Yap via Unsplash
