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Au cinéma, est-ce que la sexualité est bien représentée ?

Que ce soit dans des films ou des séries télé, on a tous.tes vu des scènes de sexe qui nous laissent perplexes. Prenons, par exemple, un homme qui plaque une femme au mur et la pénètre sans cérémonie. Celle-ci exulte presque immédiatement avec un orgasme d’une intensité inégalée. Sérieusement ? Surtout qu’on sait que la pénétration n’est pas le moyen le plus efficace pour stimuler le clitoris. À moins d’être équipé d’un membre aimanté qui s’emboîte dans le sexe de la dame, on peut douter du réalisme de la scène. Bref, le cinéma peut-il nous offrir une représentation juste de la sexualité?

Clit Test, Vito Russo Test et cie 

La question tombe pile. En effet, une initiative lancée en 2020 par deux chercheures, Frances Rayner et Irene Tortajada, fait son retour dans l’actualité. Il s’agit du Clit Test. Le principe est simple : le film, vidéoclip et/ou la série télé doit montrer que le clitoris existe. Que ce soit en le mentionnant, en le montrant et/ou dans une scène où la stimulation du clitoris est évidente. Par exemple via un cunnilingus et/ou en voyant une personne de sexe féminin se masturber. Dans ce cas : BINGO! Le test est passé haut la main. Les critères ne sont pas si complexes à atteindre. Pourtant, de nombreux produits culturels n’obtiennent pas encore la note de passage. Des exemples ? Le film Crashing avec Phoebe Waller-Bridge ou, encore, la saison 2 de Sex Education. Oui, même la série culte sur l’éducation à la sexualité échoue. C’est tout dire. 

Donc, la sexualité est-elle bien représentée au cinéma? Il faut peut-être d’abord se demander : de quelle sexualité on parle? Parce que la sexualité qu’on voit dans le cinéma grand public est majoritairement hétérosexuelle. La sexualité queer et LGBTQ+ est sous-représentée. Dans une étude de 2019 par GLAAD, organisme militant pour la représentation des personnes LGBTQ+, seulement 20% des films répertoriés proposent une représentation adéquate des personnes LGBTQ+. Et ici, on n’a même pas encore abordé la sexualité…

La même fondation propose d’ailleurs un test pour déterminer si les personnages LGBTQ+ sont assez présents dans les films. Il s’agit du Vito Russo Test, nommé ainsi en hommage à l’historien du cinéma et militant LGBTQ+ du même nom. Celui-ci s’inspire du test de Bechdel ou Bechdel-Wallace. Le concept vient de Liz Wallace et la bédéiste américaine Alison Bechdel l’a illustré dans Dykes To Watch Out For (Firebrand Books, 1986). Il comporte trois critères :  

  1. Le film comprend au moins 2 personnages féminins; 
  2. Qui discutent ensemble d’un sujet; 
  3. Et ce sujet n’est pas un homme ou lié à un homme. 

Encore une fois, simplissime. Malgré tout, ce n’est vraiment pas tous les films qui obtiennent un beau collant dans leur cahier Canada. 

À LIRE: Peut-on avoir une sexualité en dehors de la pénétration?

Un certain regard 

Quand on parle de représentation au cinéma, difficile de passer à côté d’un concept important en études cinématographiques. Il s’agit du male gaze. La réalisatrice Laura Mulvey l’a utilisé dans Plaisir visuel et cinéma narratif (1975) et se serait inspirée de l’ouvrage « Ways of Seeing » (1972) et des théories du critique d’art John Berger.* En prenant ce terme, elle fait référence au « regard masculin » qui domine dans les productions culturelles. On parle ici d’une « culture visuelle » qui est existe par et pour l’homme hétérosexuel. La réalisatrice féministe explique que le cinéma traditionnel nous a habitués à un certain regard masculin.

Celui-ci s’est construit par une majorité écrasante de réalisateurs, scénaristes, acteurs qui font les films. Sans oublier les spectateurs pour qui on fait les films. Ce regard a longtemps dépeint les personnages féminins d’une façon très stéréotypée; comme un objet de désir pour le protagoniste masculin ou, sinon, pour le public qui voit le film. La représentation féminine est limitée à ne pas être, mais plutôt à paraître. Même de nos jours, beaucoup de productions cinématographiques utilisent encore ces mécanismes sexistes. 

Parmi les exemples relativement récents, impossible de passer sous silence le controversé La vie d’Adèle (2013) du réalisateur Abdellatif Kechiche. Les actrices ont décrié les conditions (je reprends les mots de Léa Seydoux) « horribles » dans lesquelles s’est réalisée la scène de sexe. Celle-ci a pris pas moins de 10 jours à tourner. Le film s’est attiré des critiques virulentes. On parle d’une vision fantasmée et de voyeurisme de la part d’un réalisateur qui imagine une relation entre deux femmes. Il y a aussi Blade Runner 2049, dans lequel Joi, un hologramme qui vit avec K (Ryan Gosling), est « disponible pour faire la cuisine, changer de vêtements en quelques secondes et [est conçue] pour répondre aux moindres désirs de K. » (traduction libre) D’ailleurs, cette dernière utilisera le corps de Mariette (Mackenzie Davis), une travailleuse du sexe, pour permettre à K de vivre une relation sexuelle incarnée. 

Une sexualité prédatrice

Le male gaze peut aussi aller jusqu’à érotiser la violence. Sur Pop Culture Detective, le YouTubeur Jonathan McIntosh décortique films et séries télévisées populaires avec une lunette intersectionnelle. Dans Predatory Romance, il analyse quatre films à succès d’Harrison Ford, dont Empire Strikes Back dans la série Star Wars. On voit une scène dans laquelle Princesse Leia (Carrie Fisher) et Han Solo (Harrison Ford) s’embrassent pour la première fois. À la réécoute, on constate que Leia refuse, verbalement, physiquement et pas moins de huit fois, les avances de Solo.

Pourtant, cette scène mythique demeure, encore aujourd’hui, considérée par plusieurs comme extrêmement romantique. Ce « regard » offert par le réalisateur en dit long sur la façon de percevoir les relations intimes. Et cela a inévitablement un impact sur le public qui consomme ce type de représentation. On dira peut-être que le film date. Vrai. Mais ce modèle existe encore aujourd’hui. Pensons à Fifty Shades of Grey, Game of Thrones, Twilight et bien d’autres encore.

Place au regard féminin 

Heureusement, plusieurs réalisatrices, critiques et chercheures travaillent pour changer les choses. Comme Iris Brey, par exemple. Journaliste, critique de cinéma et autrice, elle a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet, dont Sex and the Series (Éditions de L’Olivier, 2018), un essai sur la sexualité dans les séries télé. Elle a aussi fait paraître Un regard féminin : la révolution à l’écran (Éditions de L’Olivier, 2020), un essai sur le female gaze.

Car oui, il existe un « regard féminin ». Si le male gaze impose sa lunette masculine et hétérosexuelle, le female gaze, quant à lui, n’a pas de définition fixe. Il questionne ce qu’on montre, comment on le montre et les messages qui sont passés. Et il n’est pas nécessaire que ce regard soit obligatoirement celui d’une femme réalisatrice. L’idée, c’est plutôt de remettre en question ce regard patriarcal sur les œuvres culturelles. De changer les discours sociaux sur, entre autres, le genre, l’identité et, évidemment, la sexualité. Au cinéma et ailleurs.

D’ailleurs, la réalisatrice Nina Menkes travaille actuellement sur un documentaire intitulé Brainwashed (à paraître, 2021). Pour ce faire, elle s’inspire de sa conférence Sex and Power, the visual language of cinema. Elle y propose une analyse approfondie des techniques filmiques actuelles. Selon Menkes, ces méthodes sont actuellement conçues pour « enlever du pouvoir aux femmes, sont liées à l’épidémie de harcèlement et d’agressions sexuelles et à la discrimination à laquelle [les femmes réalisatrices] sont confrontées ». (traduction libre) Elle appelle cela « le langage de base de la culture du viol ». 

‘This system of shot design disempowers women, ties into the epidemic of sexual harassment and assault as well as the employment discrimination we face… and I call it the bedrock language of rape culture.’

Nina Menkes

Il y a aussi Anita Saarkeesian, militante féministe et gameuse, qui a fait plusieurs séries vidéos sur YouTube. Dans Tropes VS Women et Tropes VS Women in Video Games, elle analyse films et jeux vidéos et démontre comment le male gaze affecte l’élaboration des personnages féminins. On réalise à quel point ceux-ci sont conçus pour répondre avant tout à un désir masculin : on propose une femme-objet et non une femme-sujet. Des femmes-trophées, décoratives, combattantes en lingerie, à la sexualité exacerbée, des plans de caméras qui dévoilent le corps féminin, ; les exemples de personnages féminins sexualisés, mais sans agentivité sexuelle pullulent, tant au cinéma que dans le monde du gaming

Transformer le récit narratif 

Par contre, il y a de l’espoir. Surtout avec des productions télévisées comme Fleabag et des films comme Portrait d’une jeune fille en feu. Les choses changent lentement, mais sûrement. L’arrivée des coordonnateurs.trices d’intimité sur les plateaux de tournage font aussi partie de cette évolution. On peut penser à Bonding, sur Netflix, qui offre une incursion assez approfondie dans le monde du BDSM. Pour répondre aux critiques provenant de vraies communautés kink qui ont émis des réserves sur la façon de présenter leurs pratiques, la production a engagé une coordonnatrice d’intimité et dominatrice. Cette dernière était présente aux tournages pour s’assurer du bon déroulement des scènes. Une coordonnatrice d’intimité a aussi été engagée pour The Deuce. La série de HBO nous plonge dans les débuts de l’industrie pornographique des années 70 à New York et les scènes sont extrêmement explicites.

Les productions sont de plus en plus nombreuses à bénéficier de cette expertise. Cela permet d’approfondir cet aspect du récit, tout en s’assurant que chacun.e est en sécurité et respecté.e. Car, ce qui se passe en coulisses est aussi important que ce qui est capté par la caméra; ça fait aussi partie d’un ensemble narratif à renouveler. Parce que c’est aussi ça le cinéma; se réinventer.

*Merci à Patrick Poulin de m’avoir flagué cette information!

Pour aller plus loin…

Un essai à lire pour plonger dans l’histoire du cinéma et découvrir des créations qui mettent de côté le male gaze pour embrasser un regard plus large et inclusif qui propose des sujets entiers et non pas des objets de désir.

Image de une: Jeremy Yap via Unsplash

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