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Sextember ou un mois sans porno : bonne idée ou pas?

C’est quoi Sextember?

Le défi vient de la compagnie française Eden Gen, une marque de préservatifs. Elle propose aux ados de passer un mois sans porno. C’est que, selon l’entreprise, ce public est particulièrement touché par les effets de la pornographie. Il est aussi plus vulnérable devant les images et stéréotypes qui y sont véhiculés.. En fait, Eden Gen suggère une petite pause salutaire pour revenir à des bases plus saines. L’idée est loin d’être mauvaise; elle peut même avoir de réels bénéfices. Mais elle amène également une question importante: la pornographie est-elle si nocive pour la santé ?

Les contenus pour adultes, plus populaires que jamais  

Dans la dernière année, la consommation de pornographie a considérablement augmenté – il y a même eu du coronavirus porn. PornHub a aussi offert gratuitement son contenu à l’Italie en tout début de confinement. Et, bien sûr, comme tout ce que l’on consomme a un impact sur notre fonctionnement, notre façon de voir les choses, nos décisions, nos valeurs, etc., la pornographie a aussi des répercussions sur nos vies intimes et sociales. 

Chez les ados et les jeunes adultes, la consommation de contenus X est massive. Et les effets se font sentir. Selon une revue systématique de 2020 sur les effets de la porno chez les jeunes, on observe que les garçons qui en visionnent ont des comportements plus agressifs et dégradants envers leurs partenaires. Du côté des filles, elles ont tendance à se plier aux attitudes observées et attendues des garçons (agressions, humiliations). Elles agissent également de façon plus passive et obéissante. On dit souvent que la porno sert d’éducation à la sexualité; malheureusement, c’est vrai.

Ce qu’en disent les scientifiques 

Pendant la pandémie, la revue scientifique The Conversation Australie a demandé à cinq experts de différents domaines (santé publique, genre et sexualité, etc.) si la consommation des contenus XXX est nocif pour la santé. Trois experts sur cinq disent oui. On peut retenir ceci des interventions de ces cinq spécialistes: 

OUI

  • Il y a peu d’informations alternatives pour compléter l’offre pornographique;
  • Des deux côtés de l’écran (les gens qui la consomment et ceux qui la font), ça peut poser problème s’il n’y a pas un minimum de sensibilisation aux ITSS, à la coercition et la violence sexuelle. Il y a aussi des effets sur l’image corporelle, la confiance en soi et un stress lié à l’anxiété de performance;
  • La porno mainstream véhicule des stéréotypes nocifs, reproduit des relations inégalitaires, montre des rapports de force malsains. Des études longitudinales ont constaté que la porno « prédit des attitudes et comportements violents ».  

NON

  • Ça dépend de l’usage qu’on en fait.;
  • Elle peut créer des distorsions face à la réalité, mais peut aussi permettre d’explorer un large éventail de possibilités sexuelles. Elle peut quand même montrer des notions de base sur l’anatomie, le désir sexuel, etc.;
  • La porno peut être utilisée comme mécanisme d’adaptation contre l’anxiété et la dépression.

La porno est malsaine, oui et non

Considérant ces différents points de vue et statistiques, on peut donc se dire que Sextember est une bonne chose. Cela ramène un côté plus terre-à-terre et réaliste à la pornographie. C’est aussi un rappel qu’on est dans la fiction. Il y a un.e réalisateur.trice qui suit un scénario, des acteurs.trices qui sont payé.es pour jouer un rôle. Il y a du montage, des jeux de caméra, des trucages, du maquillage, etc. Les érections interminables, les giclées abondantes de sperme, les orgasmes spectaculaires et les acrobaties dignes du Cirque du Soleil sont loin de la réalité. Ajoutons que le but n’est pas de reproduire ce qu’on voit à l’écran non plus. Malheureusement, il y a tout de même des gens qui croient que c’est le cas. 

Avec Sextember, c’est sain d’encourager les jeunes à varier leurs explorations sexuelles et les sensibiliser à ce qui les stimule et les excite. Se questionner sur ses motivations intrinsèques d’autant plus quand on est ado, ça permet d’apprendre sur soi, ses valeurs, ses envies et besoins. C’est aussi l’occasion de voir s’il y a réellement une dépendance aux contenus pornographiques; une problématique dont on entend très souvent parler. Mais est-elle si réaliste? Parce qu’on ne doit pas oublier que la porno a, de façon générale, assez mauvaise presse. 

Dans un article publié dans Psyche.co, Joshua Grubbs, professeur assistant au programme de doctorat en psychologie clinique à la Bowling Green State University en Ohio, rappelle que beaucoup de gens vivent un conflit intérieur face à leur consommation de porno. Elle est associée à une menace pour le couple et/ou à une activité qui indique un problème avec la sexualité. Grubbs explique que c’est souvent la façon dont on perçoit les contenus pornographiques qui fait en sorte qu’on se dit accro ou non. Selon ses recherches, les gens qui se disent dépendant.es ne sont pas nécessairement ceux qui en écoutent le plus. Ils ont juste plus souvent un malaise important face à cette consommation. Selon le chercheur, c’est peut-être le conflit de valeurs qui crée le malaise plutôt que la porno elle-même.

À lire également : No Nut November: est-ce qu’il y a des conséquences physiques possibles à y participer?

Sextember: une bonne idée en théorie?

Oui, on l’a vu; Sextember a de bons côtés. En plus, la présence de la marque sur Instagram et Tik Tok est ouverte, inclusive et passe des messages importants, comme, par exemple, le fait qu’il n’y a pas que la pénétration dans le sexe. Mais, il y a aussi des questions qui demeurent en suspens. Par exemple, c’est bien beau un mois sans porno, mais le reste de l’année, on fait quoi? Pensons au défi No Nut November, dont j’ai discuté en novembre 2020, et qui consiste à faire un mois complet sans masturbation. L’idée n’est pas entièrement mauvaise, mais le mois en question est suivi du Destroy Dick December.

En résumé, on se retient de se masturber pendant un mois pour se débarrasser de la « mauvaise » habitude de consommer du porno. Mais, immédiatement après, on s’empresse de recommencer. Pire, on parle même de, métaphoriquement, « détruire son pénis » à coup de porno et de relations sexuelles. En fait, c’est comme si on n’apprend rien de la supposée leçon et qu’on reprend nos habitudes là où on les a laissées. Entendons-nous; en aucun cas, je ne dis que Sextember est du même acabit que le No Nut November. Mais on peut s’interroger sur la portée d’une initiative qui ne s’inscrit pas sur du long terme. 

On peut aussi se demander: et la porno éthique? Il existe pourtant des plateformes qui permettent de consommer des contenus pour adultes inclusifs, queers et réalisés de façon éthique. Ce type de porno peut aider des jeunes LGBTQ+ à avoir accès à des représentations plus variées et qui représentent mieux leurs diverses réalités.

C’est bien de faire comprendre aux jeunes que la pornographie grand public est problématique sous plusieurs aspects. Mais, sans la diaboliser, Sextember reste quand  même un peu en surface. La pornographie est dans nos vies, qu’on le veuille ou non. Mais pourquoi ne pas apprendre aux jeunes comment la consommer de façon sécuritaire et positive? Leur faire comprendre que des contenus X de qualité et éthiques, ça se paie? Leur rappeler que l’offre gratuite est souvent le fruit de compagnies sans scrupules et aux pratiques douteuses. Pensons à PornHub qui a supprimé 80% de ses vidéos après l’enquête révélant la présence de contenus avec des mineur.es et des victimes de trafic sexuel. Ce n’est pas en se cachant de la réalité qu’on va éduquer de jeunes gens à élargir leurs horizons sexuels. Ni les rendre des adultes responsables qui sont conscient.es de ce qu’ielles consomment.

Un message ambigu 

Malheureusement, Sextember passe un peu le message qu’il n’y a pas de sexualité saine incluant de la pornographie. Retirer cet élément de l’équation ne permet pas vraiment d’apprendre à l’intégrer sainement à ses activités sexuelles. Ou, du moins, la prendre avec un certain recul. À ce sujet, la School of Public Health de l’Université de Boston a lancé, en 2016, un audacieux projet pilote intitulé Porn Literacy. Le but est d’apprendre aux jeunes à avoir un regard critique sur la pornographie en l’analysant et en décortiquant les différentes facettes de ce médium. Malgré le petit échantillon retenu lors de l’étude préliminaire pour l’implantation du projet, les résultats suggèrent tout de même « un changement au niveau des connaissances, des comportements et des intentions [face à la porno] chez les participant.es. »  

En résumé; bien sûr, la pornographie peut être malsaine. Les contenus offerts sur les plateformes mainstream sont très souvent sexistes, racistes, capacitistes, violents, voire dégradants, name it. Et, on l’a vu, ils ont bel et bien une mauvaise influence. Mais, cela dit, la porno peut aussi être intégrée à une sexualité épanouie et saine, en exerçant un regard critique. Et cette vision critique ne peut s’instaurer qu’en comprenant fondamentalement ce qu’est la porno, d’où elle provient et comment elle fonctionne. Pas en la cachant et en entretenant un mystère alentour; c’est encore plus tentant d’y aller dans ce cas! 

Et, répétons-le; il n’y a rien de mal à participer à Sextember! Si on sent que ça fait du bien, que c’est se donner l’occasion de diversifier ses pratiques, d’élargir ses horizons et, surtout, faire le point sur ses ressentis face à la sexualité, la porno, etc.; pourquoi pas! Il faut simplement avoir conscience que ce type d’initiative à ses limites et qu’en matière d’éducation à la sexualité, la contrainte a rarement été le meilleur moyen d’éduquer les gens.

Photo de Charles Deluvio via Unsplash

1 Comment

  1. Jimmy Lamothe says:

    Je ne connaissais pas sextember, mais j’ai fait une pause de porno de quelques semaines dernièrement et ça m’a fait du bien. Ça m’a permis de couper la routine et sortir des chemins tracés. J’ai recommencé depuis, mais elle ne prend plus la même place qu’avant et je sens que c’est mieux.

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