menstruations tabous

Pourquoi y’a-t-il encore des tabous autour des menstruations?

Une chronique pour Moteur de recherche dans laquelle j’aborde les tabous entourant les menstruations.

Écouter la chronique audio.

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La semaine dernière, le géant Apple a fait la une de nombreux médias internationaux. C’est que l’entreprise vient de faire paraître une étude majeure en collaboration avec l’Université de Harvard sur les menstruations. Et celle-ci a fait grand bruit. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, parce qu’il s’agit d’un important échantillon de personnes (plus de 6000). Celles-ci y ont participé via l’application Research, en colligeant les différents symptômes directement sur leur téléphone intelligent. Ensuite, parce que cette étude permet de voir concrètement, au quotidien, ces maux qui sont ressentis par une majorité de personnes menstruées. Et, surtout, on voit enfin que les règles sont bel et bien douloureuses et hypothéquantes. Crampes abdominales, ballonnements, fatigue importante. Mais également acné, maux de tête et diarrhée. Du gros fun, quoi.

Pourtant, ça fait longtemps que de nombreuses personnes qui saignent expliquent qu’elles souffrent de ces divers maux liés aux règles. Mais comme celles-ci sont encore auréolées de mystère et de répugnance pour bien des gens, les personnes menstruées ne sont pas nécessairement écoutées. Alors que des chiffres, c’est parlant et pas mal plus difficile à remettre en question. D’ailleurs, comment se fait-il qu’en 2021, les menstruations sont encore entourées de tabous? Explications.

Menstruations, des tabous d’hier à aujourd’hui

Il faut revenir en arrière, et même pas si loin, pour réaliser que c’est tout récent dans l’histoire de l’humanité que les personnes avec un utérus ont des saignements aussi fréquents. Et, de plus, étalés sur une si longue période de vie. De nos jours, les règles débutent vers 12 ans (parfois même plus tôt) et se terminent avec la ménopause, vers la cinquantaine. Si on remonte avant le 20e siècle, les personnes de sexe féminin étaient plus souvent enceintes et, malheureusement, mouraient aussi beaucoup plus jeunes. L’amélioration de l’alimentation et des conditions de vie en général a fait en sorte que les personnes qui saignent ont moins de périodes d’aménorrhée. C’est-à-dire d’absence de règles dues, par exemple, à la malnutrition et/ou à de très grands efforts physiques. 

Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle les règles ont mauvaise presse, et ce, depuis fort longtemps. Selon Martin Winckler, auteur de Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les règles sans jamais avoir osé le demander (Fleurus, 2008), Hippocrate a joué un grand rôle dans ce récit. En effet, comme le rapporte également Élise Thiébaut, autrice de Ceci est mon sang (La Découverte, 2017), les écrits du médecin grec ne sont pas tendres envers les menstruations; selon lui, il faut s’en débarrasser à tout prix. C’est «un sang toxique qui, s’il n’est pas expulsé, menace de corrompre les différents organes avant de monter au cerveau et provoquer des accidents nerveux».

Il y a d’ailleurs un parallèle important à faire avec la fameuse saignée qui servait à se débarrasser des humeurs. Dans Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque (2001), on raconte qu’encore au 19e siècle, on associe les règles à une saignée naturelle qui sert d’épuration. Ce qui, comme souligné dans l’article d’ailleurs, est dichotomique puisqu’on associe les saignements mensuels à « une expression de l’impureté [mais aussi à une] condition de purification». Les règles, il n’y a pas à dire, ça crée bien des remous et on dira tout et son contraire à leur sujet.  

Sales, malsaines et dangereuses

S’il existe encore autant de tabous autour des menstruations, c’est qu’elles ont longtemps été considérées comme sales. C’est encore le cas pour bien du monde, d’ailleurs. Parlez de sang menstruel dans un souper; vous avez là le meilleur moyen de vous faire fusiller du regard ou de voir des moues dégoûtées. Même si, pendant ce même repas, une autre personne vient de décrire en détail un accident de la route bien sanglant. Pourtant, on parle simplement d’hémoglobine. Du sang, on en voit constamment. À la télé. Dans les films. Mais quand il sort d’un vagin? Ouf, ça passe mal.

Et pour ça, on peut remercier Aristote. Il a beaucoup contribué à la pensée que la femme est, en quelque sorte, «une version ratée de l’homme». Qu’elle est «naturellement empoisonnée» par ce supposé mauvais sang. C’est ce qu’explique Marion Guidon, candidate à la maîtrise en études cinématographiques, dans son mémoire intitulé Les femmes et les menstrues : quand le cinéma, les séries télévisées et les publicités dictent les règles (2018). Elle y fait état des croyances et mythes sur les menstruations, en reprenant les recherches de l’anthropologue et ethnologue féministe Françoise Héritier. Elle indique que, d’un côté, on a le sperme qui est considéré comme un fluide précieux, à conserver. De l’autre, le sang menstruel, relégué au rang de déchet, substance impure qui symbolise «l’échec de la fertilité». 

De façon générale, les discours médicaux et religieux n’ont pas aidé la cause des menstruations; on a toujours cherché à accuser le sang menstruel de tous les maux, et ce, jusqu’à tout récemment. Par exemple, en 1890, le médecin Séverin Icard, jouit d’une importante réputation. Il fait paraître un ouvrage, La femme pendant la période menstruelle. Étude de psychologie morbide et de médecine légale., qui sera fort populaire. Dans ce document, il fait des liens étroits entre folie et menstruations. Il ira même jusqu’à établir une nomenclature de ce qu’il nomme les «psychoses menstruelles». Il met dans le même panier névroses, hystérie, pyromanie, cleptomanie, érotomanie, nymphomanie et délire religieux. Eh oui. Pourtant, il y a de quoi se réjouir; c’est une avancée pour la médecine médico-légale. En effet, les femmes qui commettent des crimes pendant leurs règles ne sont pas nécessairement responsables; elles sont probablement juste folles! (Entendez l’ironie ici…) 

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Lentement, mais sûrement ?

Conséquemment, on comprendra que les discours plus ouverts et dé-stigmatisants à propos des règles sont assez récents. Cela dit, ce n’est qu’en 2017 qu’on voit une première publicité de produits hygiéniques avec du liquide rouge pour représenter le sang menstruel. Le mot-clic #BloodNormal est alors utilisé par la compagnie Asaleo Care, accompagné de la phrase suivante: «Les règles, c’est normal. Les montrer devrait l’être aussi», et ce, dans le but de déstigmatiser les menstruations. Évidemment, de nombreuses plaintes ont fusé. La BBC rapporte qu’en Australie, la campagne, diffusée seulement en 2019, a rapporté le plus haut taux de plaintes cette année-là. Le contenu était, selon les plaignant.es, «offensant, inapproprié et dégoûtant».  

En rafale, on pourra aussi nommer d’autres éléments indiquant que les choses changent. Mais qu’il faut tout de même de la patience pour faire des règles un sujet socialement acceptable. Par exemple, c‘est seulement en 2015 que le gouvernement fédéral et, ensuite, provincial, retire la «taxe tampon». Avant cela, les serviettes hygiéniques et les tampons se classent parmi les produits de luxe et, donc, non essentiels. Si le sujet supposément «peu sexy» des menstruations n’avait pas été abordé ouvertement, ces produits seraient encore taxés.

L’année dernière, l’Écosse adoptait une loi pour offrir gratuitement des produits d’hygiène menstruelle aux personnes qui en ont besoin.  Les jeunes libéraux ont emboîté le pas et souhaitent aussi s’attaquer au problème de la précarité menstruelle. Il souhaitent instaurer « la distribution sans frais de tampons, de serviettes hygiéniques et de leurs alternatives écologiques dans les établissements d’enseignement, les prisons, les refuges et les locaux gouvernementaux.» Par contre, l’annonce de l’adoption d’une motion en ce sens par l’Assemblée nationale a malheureusement amené un torrent de commentaires haineux sur les réseaux sociaux. Comme quoi, on a encore du pain sur la planche. 

Des projets qui brisent les tabous sur les menstruations

Heureusement, il existe des initiatives qui permettent d’aborder le sujet de front. Particulièrement avec les jeunes qui doivent en entendre parler tôt pour pouvoir briser les mythes et comprendre qu’il n’y a rien de gênant à discuter menstruations. Par exemple, TV5 Unis offre actuellement la série Des filles et des règles à visionner en ligne et gratuitement sur son site. Ce sont 4 femmes provenant du Canada, du Maroc, de France et du Sénégal qui échangent à propos de leur vécu menstruel. Chez La Courte échelle, un magnifique livre vient de paraître et s’intitule C’est beau le rouge. C’est un album jeunesse, entre roman graphique et documentaire qui parle des règles avec simplicité et ouverture. 

Je vous propose aussi une petite liste d’ouvrages qui abordent les menstruations avec intelligence et sans gêne. C’est par ICI.

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