digisexualité

2021 sera-t-elle l’année de la digisexualité?

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On le sait: la pandémie a profondément bouleversé nos vies. Depuis 2020, bien des choses ont changé du côté relationnel et la sexualité n’est pas en reste. L’an dernier, la vente de jouets sexuels a grimpé en flèche et les poupées sexuelles ont été extrêmement populaires. Le magazine chinois Sixth Tone rapporte que plus de 660 millions d’utilisateurs sont en relation avec Xiaoice (se prononce Ziao-aïce), une petite amie virtuelle  – un robot conversationnel de Microsoft – disponible 24/7 pour répondre à ses admirateurs. Plusieurs de ceux-ci avouent d’ailleurs ressentir de vraies émotions et sentiments pour la jeune et jolie demoiselle virtuelle. L’ère de la digisexualité a-t-elle sonné?

La technologie nous permet d’être en contact avec les autres comme jamais. Cela fait en sorte qu’on se rapproche plus rapidement qu’on ne l’aurait cru d’une sexualité partiellement ou entièrement digitale, voire même… robotique! Alors, 2021 sera-t-elle l’année où vous ferez entrer un robot dans votre salon et, pourquoi pas, dans votre lit? Explications en quelques faits. 

Nous sommes déjà digisexuel.les (et nous l’avons probablement toujours été)

Le terme ressort beaucoup dans les médias actuellement. On l’utilise pour expliquer la tangente que pourra (ou devra) prendre notre sexualité avec la pandémie. La digisexualité s’intéresse à l’impact des technologies sur notre vie sexuelle. Les personnes digisexuelles sont celles pour qui «la technologie est nécessaire à la réalisation de leurs expériences sexuelles.» On retrouve aussi le terme érobotique. Il vient de la contraction des mots éros (amour, désir, sexualité), bot (agent logiciel) et robot. Cette définition inclut : «les prototypes de robots sexuels, les personnages érotiques virtuels ou augmentés, les applications de partenaires artificiels ainsi que les agents conversationnels (chatbots) érotiques». Vous avez peut-être aussi entendu parler de robosexualité. C’est le fait d’être attiré.e émotionnellement, amoureusement et/ou sexuellement par les robots. Ces définitions émergent pour mieux comprendre comment se transforme, lentement mais sûrement, notre sexualité. 

Même si on utilise de nouveaux termes qui nous font sentir dans le futur, l’être humain a toujours fait appel aux nouvelles technologies pour simplifier sa vie et… son plaisir sexuel. Par exemple, on a retrouvé des objets phalliques sculptés dans divers matériaux dès la Préhistoire. Si plusieurs chercheurs.euses estiment qu’il s’agit plutôt de statuettes symbolisant la fertilité, d’autres sont persuadé.es qu’on s’en servait comme godemichets. On n’a pas de réponse formelle, mais on sait que l’objet phallique le plus ancien conçu par un humain a été retracé en Allemagne en 2005. Il fait 20 cm, est construit dans la pierre de quartz silestone et date de 30 000 ans avant notre ère.  

Si l’on fait un (énorme) saut dans le temps, on peut aussi penser à Hallie Lieberman, autrice de Buzz: A Stimulating Story of the Sex Toy (Pegasus Book, 2017) qui, comme je vous le racontais dans ma chronique sur l’histoire du vibrateur l’an dernier, nous rappelle que les femmes, dès les années 1900-1910, auraient détourné le vibromasseur de sa fonction initiale de masseur personnel, pour devenir le tout premier vibrateur. 

Téléphones intelligents, VR, objets connectés et consorts 

De nos jours, on possède des tas d’options pour décupler notre plaisir sexuel avec les nouvelles technologies. Pensons à nos téléphones intelligents sur lesquels on peut faire 1001 choses; sexter, connecter des objets sexuels qu’on peut utiliser à distance (la fameuse télédildonique!), faire des photos et vidéos, dater, etc. Ou encore, nos consoles de jeux vidéo. Des gens tombent en amour sur Animal Crossing sans jamais s’être vus! La réalité virtuelle est également un important facteur dans la transformation de notre sexualité. Selon Insider, plusieurs entreprises de contenu pour adultes, dont PornHub, ont vu une importante augmentation de la consommation de pornographie en VR en 2020.  C’est du sexe sécuritaire, ça permet de voyager, ça stimule les sens.

Cela dit, il faut se rappeler que ce n’est pas tout le monde qui a accès à la technologie. De plus, de nombreux gadgets et applications sont souvent conçus pour des hommes hétérosexuels, mais également avec une pensée capacitiste, c’est-à-dire pour des gens qui, par exemple, ne sont pas en situation de handicap, ont des corps normatifs ou, encore, sont neurotypiques ce qui leur permet d’interagir avec ces différents éléments. Donc la digisexualité oui, mais ça dépend toujours pour qui. 

La grande popularité des poupées sexuelles

L’homme blanc hétérosexuel esseulé qui se rabat sur les poupées sexuelles, faute de se trouver une compagne? On n’en est plus là. En mai dernier, le magazine Forbes rapportait une augmentation importante de la vente de poupées sexuelles, mais également une transformation des données démographiques des acheteurs et acheteuses. Par exemple, la compagnie Sex Doll Genie expliquait que la demande vient maintenant tant des femmes que des hommes, mais aussi des couples.

Et, entre poupées sexuelles et robots sexuels, il n’y a qu’un petit pas. En effet, ces objets sont de plus en plus élaborés. Parmi les dernières innovations, on pense à la simulation d’un cœur qui bat, d’une respiration ou, encore, des yeux qui réagissent. Comme l’explique le roboéthicien américain Donald Arkin dans l’épisode «I Love You, Bot» (2017) de la série Mostly Humans de CNN, c’est un peu le mythe de Pygmalion. Dans la mythologie grecque, Pygmalion est un sculpteur qui crée une statue représentant une femme qu’il nomme Galatée. Ce dernier tombe éperdument amoureux de sa création et demande à la déesse Aphrodite de lui insuffler la vie, afin de pouvoir l’épouser. De nos jours, Aphrodite s’est peut-être simplement transformée… en IA (intelligence artificielle). Ce qui nous mène au point suivant. 

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Les robots sexuels sont à nos portes

Selon une étude réalisée en 2020 par YouGov, «plus d’un.e Américain.e sur 5 (22%) envisagent une sexualité avec un robot», une augmentation de 6% par rapport à la même étude réalisée en 2017. L’intérêt pour les robots sexuels ne fait qu’augmenter et les ventes explosent. C’est ce que constate Matt McMullen, le PDG de RealBotix, l’une des premières compagnies à utiliser l’IA pour créer Harmony, un robot sexuel féminin. Elle peut discuter, faire du dirty talk, se rappeler vos préférences et peut même autolubrifier ses parties génitales, que vous pouvez ensuite mettre au lave-vaisselle pour les nettoyer. Eh oui. L’entreprise propose aussi Henry, un robot sexuel masculin. Pour l’instant, c’est la tête du robot – attachée à une poupée sexuelle – qui permet toutes les interactions, car c’est là que se trouve le système d’IA. Pour la modique (!) somme d’environ 12 000$ US (tête = 6000$), cette entité complète est livrée chez vous. Ces machines ont même eu une récente mise à jour pour pouvoir discuter avec vous de… la COVID-19.

De nombreux chercheurs et chercheuses sont convaincu.es que nous pourrons non seulement avoir des relations sexuelles avec nos robots, mais également que nous pourrons éprouver des sentiments pour eux. Parmi ceux-ci et celles-ci, David Levy, spécialiste de l’IA et auteur de Love And Sex With Robots (Harper, 2007), qui, depuis plusieurs années déjà, prévoit que, d’ici 2050, les humains auraient, de façon courante, des relations amoureuses, sentimentales et/ou sexuelles avec leurs robots. Et même, se marier avec eux. Dans une revue de la littérature scientifique sur le sujet intitulée Design, Use, and Effects of Sex Dolls and Sex Robots: Scoping Review (2020), on rapporte les propos du futurologue Ian Pearson qui, quant à lui, prédit non seulement la même chose que Levy, mais ajoute que nos relations sexuelles seront majoritairement vécues avec des entités robotiques. Digisexualité, quand tu nous tiens!

Robotique, mais (pour l’instant) peu pratique 

Côté pratico-pratique, un robot sexuel demeure pour l’instant assez dispendieux. Et, point important, c’est assez lourd: environ 65-70 livres pour un robot femelle et 85-105 livres pour un robot mâle. Ça demande également de l’entretien. Lorsque vous recevez votre robot chez vous, la grosseur de la boîte est assez peu subtile. Pas que ce soit gênant ou honteux! Mais beaucoup de gens ne veulent pas nécessairement étaler leur vie privée (et surtout sexuelle!) en public. 

Par contre, de plus en plus de gens possèdent des imprimantes 3D qui permettent, entre autres, de concevoir un robot.  Mais, encore là, ça demande des connaissances en informatique, en électronique et en robotique. Pas simple! De plus, de nombreuses questions éthiques émergent dès qu’on aborde le sujet. Est-ce qu’avoir une sexualité avec des robots va affecter négativement nos relations humaines? Est-ce que les robots sexuels féminins contribuent à l’objectification des femmes et peuvent encourager es violences enverscelles-ci? Et les droits des robots, eux? Est-ce que la digisexualité, au sens large, c’est bon pour les humains?

L’avenir nous le dira: serons-nous de plus en plus tourné.es vers la digisexualité?

À la lumière de ces différentes informations, peut-on dire que 2021 sera l’année de la digisexualité? Ça prendra un peu plus de recul pour déterminer si ce sera un moment pivot vers une sexualité digitale. Mais disons qu’il est évident que de grands changements s’opèrent actuellement. Nos besoins se modifient, la pandémie amène des transformations profondes de nos valeurs, de nos attentes, nos envies. On sait que «la nécessité est mère de l’invention» et que «de la contrainte nait la créativité». On peut donc s’attendre à ce que 2021 soit l’année – si ce n’est de modifications radicales des habitudes sexuelles et d’embrasser la digisexualité – de grandes réflexions sur notre rapport aux autres. Sous tous les angles, mais particulièrement, sexuellement parlant.

Photo: Possessed Photograph

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